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Les émotions et la Voie

Par Gérard Chinrei Pilet



Force est de constater que n’existe, dans la société moderne, aucune éducation du cœur. On trouve à juste titre normal qu’il faille éduquer l’intellect mais qu’il faille éduquer un être humain à gérer ses émotions paraît une idée totalement saugrenue. Dans ce domaine des affects, chacun doit se débrouiller tout seul.

Remédier à cette lacune fort préjudiciable aux particuliers et à l’ensemble de la société est tout à fait possible en recourant et en mettant en pratique les enseignements du bouddhisme et, entre autres, du bouddhisme zen Sôtô.


L’être humain sent, ressent, éprouve. Ce qu’il ressent comme agréable, il l’aime ; ce qu’il ressent comme désagréable, il le déteste. C’est ainsi, en réaction aux sensations de l’agréable et du désagréable, que naissent ces deux émotions racines que sont l’amour/attachement et le refus. Mais la vie étant changement, ce que l’homme aime est sujet à disparition et ce qu’il déteste peut apparaître à tout instant sans qu’il puisse toujours l’éviter. De cette confrontation avec ce qu’il déteste et de cet éloignement d’avec ce qu’il aime naît la souffrance émotionnelle et ses différentes facettes que sont la peur, la tristesse, la haine, l’angoisse, la jalousie, la colère, la rage...

Notre approche habituelle de ces émotions perturbatrices se fait en termes d’identification ou de rejet. Dans le premier cas, l’homme se condamne à la souffrance et parfois même au drame quand, emporté par l’une d’entre elles, il en vient à commettre des actes gravement préjudiciables à lui ou à autrui. Par exemple, quelqu’un, emporté par la jalousie et la haine, va tuer son rival avant de se faire justice à lui-même.

Quant au rejet des émotions, plusieurs raisons peuvent le motiver. Ce peut être la peur de craquer, de faire n’importe quoi, de perdre sa dignité. Face à ces peurs, l’individu met en place un contrôle implacable de ses émotions qui produit la plupart du temps un résultat inverse à celui recherché, à savoir que l’emportement est encore accru du fait qu’avec leur répression, les émotions ont acquis une puissance supplémentaire. C’est le cycle infernal répression/explosion. Rejet des émotions également à travers ce que les psychologues appellent le refoulement. Face à un coup dur de l’existence, l’individu traumatisé enfouit dans les couches profondes de la mémoire l’événement vécu ressenti comme insupportable et inacceptable. Mais celui-ci conserve intacte sa charge émotionnelle qui réapparaît à travers des symptômes tels que maladies psychosomatiques et névroses.


Comme on le voit, identification et rejet ne permettent de toute évidence pas de gérer de façon satisfaisante les émotions perturbatrices. S’impose alors la nécessité d’une autre approche. Celle-ci nous est fournie par ce qu’on appelle dans le zen hishiryo. Hishiryo est la pratique qui, durant la méditation assise (zazen), consiste à adopter une attitude de neutralité vis-à-vis des contenus de conscience qui se manifestent, qu’il s’agisse de pensées ou d’émotions : on ne les suit pas, on ne les entretient pas mais on ne les refuse pas non plus. On les laisse apparaître, se manifester et disparaître comme s’ils ne nous appartenaient en aucune façon. Cette neutralité ouvre à la conscience un nouvel espace : l’espace infini de la nature insondable de l’esprit. Avec hishiryo, le pratiquant réalise que la conscience est tout à la fois l’espace vide infini et les contenus de conscience divers qui s’y manifestent tels que pensées et émotions, lesquelles sont alors vécues comme des bulles surgissant du courant profond. Cela change tout. En effet, quand elles sont ainsi vécues, les émotions peuvent prendre toute leur place mais aussi rien que leur place.

Toute leur place parce qu’elles peuvent se manifester sans entrave puisque le sujet ne va exercer à leur encontre aucun jugement ni refus. Cela est possible du fait qu’hishiryo fait cesser l’identification à l’émotion : telle ou telle émotion est là sans que le sujet ait l’impression qu’elle est lui ou à lui. Il n’a donc plus aucune raison de la rejeter. Pour la même raison, cette absence d’identification empêche d’être emporté par l’émotion. Toute leur place, cela signifie aussi qu’elles vont pouvoir être pleinement expérimentées dans l’acceptation de leur nature propre. Grâce à cette expérimentation sans réticence, elles ne vont laisser aucune trace sur la conscience alors que le refus laisse un « reste » du fait que l’émotion n’a pas été totalement consommée (reste enfoui dans le subconscient et à l’origine de symptômes cause de souffrance, comme nous l’avons déjà fait observer).

Vécues à partir de la conscience hishiryo, les émotions ne vont prendre également rien que leur place car, étant reçues à partir de l’espace vide ou du courant profond, elles vont n’être perçues que comme des bulles évanescentes et non comme des entités substantielles occupant tout l’espace de la conscience. Celle-ci, élargie à la dimension infinie de l’espace vide, voit les émotions dans leur nature réelle évanescente et sans substance. Ainsi, chaque émotion est vécue totalement pour ce qu’elle est et seulement pour ce qu’elle est.


On pourrait comparer le centre d’énergie pure d’une émotion à l’œil d’un cyclone. Nous ne sommes emportés par le cyclone que si nous nous tenons à l’écart de son centre. De même, la tempête des émotions perturbatrices ne nous emporte que si nous restons à la périphérie de l’émotion, dans une approche jugeante et réactionnelle.

Seulement pour ce qu’elle est, cela veut dire aussi débarrassée des scénarios et des histoires que nous nous racontons à son sujet. Pour mieux faire comprendre ce point, prenons un exemple. Supposons que quelqu’un se réveille plusieurs matins de suite en se sentant triste. Si la personne ne se laisse pas toucher par cette tristesse mais se sent menacée par elle, elle va la refuser et tisser autour d’elle tout un réseau de pensées (« ce n’est pas normal que je sois triste », « il est vrai que la vie n’a rien de drôle », etc.) qui, en se déployant, ne font qu’accroître la tristesse et multiplier les scénarios de pensées construits autour d’elle. La méditation assise (zazen) et la conscience hishiryo qui lui est associée vont permettre de ne plus être dupe de ces constructions mentales et de laisser être les émotions, sans les juger bonnes ou mauvaises, en s’ouvrant directement à leur énergie. Au lieu d’essayer de les contrôler, de nous juger à cause d’elles ou de réagir contre elles, nous les expérimentons telles qu’elles sont à l’état brut ; ce faisant, nous découvrons leur nature vide, transparente à l’espace infini dont elles sont une manifestation.

On pourrait comparer le centre d’énergie pure d’une émotion à l’œil d’un cyclone. Nous ne sommes emportés par le cyclone que si nous nous tenons à l’écart de son centre. De même, la tempête des émotions perturbatrices ne nous emporte que si nous restons à la périphérie de l’émotion, dans une approche jugeante et réactionnelle.

Cette pratique consistant à se relier à l’énergie pure de l’émotion est exprimée dans le koan zen célèbre : « Quand vous êtes triste, soyez complètement triste. » Être complètement triste, c’est être seulement triste : ne rien ajouter à l’émotion et l’expérimenter comme pure énergie. Elle prend alors seulement sa place et est perçue dans sa réalité non substantielle au sein de l’espace vide.

L’émotion ainsi expérimentée ne dérange pas la méditation assise, elle est au contraire une des manières d’expérimenter la vacuité, de manifester la nature ultimement vide de l’esprit et de ce qui apparaît en lui. C’est ce que les anciens maîtres zen ont exprimé par cette image : « Les nuages ne dérangent pas le ciel. » Non seulement ils ne dérangent pas le ciel de l’esprit mais ils sont une opportunité d’en expérimenter plus pleinement la nature vaste et infinie. En effet, quand elle est perçue dans sa claire vacuité, l’énergie de l’émotion rend plus profond l’éveil à notre véritable nature, vide, insondable et siège d’une ineffable paix. C’est ce qu’on peut appeler la sagesse du cœur.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°2 (Printemps 2017)

 


Gérard Chinrei Pilet, moine zen Soto et disciple de maître Deshimaru, enseigne principalement au dojo d’Annonay en Ardèche et lors de sesshin en Europe. Il a enseigné la philosophie et est l’auteur de nombreux ouvrages.


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