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La bienveillance, facteur d’accomplissement spirituel

Par Gérard Chinrei Pilet



La bienveillance est, d’après l’étymologie du mot (le latin bona vigilanta), une disposition d’esprit inclinant à se montrer vigilant à faire le bien d’autrui de façon désintéressée. Dans le chapitre du Shôbôgenzô consacré aux « quatre méthodes d’éducation du bodhisattva » (bodaisatta shishôbôen japonais), maître Dôgen réserve à la pratique de la parole bienveillante et de l’action altruiste bienveillante un rôle majeur dans cette éducation.

Le terme japonais aigo qui désigne la parole bienveillante vient du sanskrit priya-akyana qui désigne le parler intentionné. La parole bienveillante, c’est donc celle dont le contenu et le ton sont déterminés par l’intention bienveillante de faire le bien. Quant à la source de cette intention, maître Dôgen la définit ainsi : « Sachez-le, dit-il, la parole bienveillante sort du cœur aimant et le cœur aimant a pour semence le cœur compatissant. » L’amour et la compassion sont donc le ressort ultime de la bienveillance en général et de la parole bienveillante en particulier. Autrement dit, sans amour et compassion jaillies du cœur, la parole bienveillante n’est qu’un simulacre.



« La parole bienveillante sort du cœur aimant et le cœur aimant a pour semence le cœur compatissant. » Maître Dôgen (1200 – 1253)


Dans les relations ordinaires, il n’est pas rare que des paroles en apparence bienveillantes ne soient en réalité que concessions faites aux règles de la politesse. Le cœur n’est pas en harmonie avec le contenu des paroles prononcées. On peut, par exemple, souhaiter en paroles le succès à quelqu’un alors que, par jalousie, on espère secrètement le contraire.

Pour éviter un tel travers, éminemment nocif au cheminement vers l’éveil, un travail de purification du cœur est recommandé : le purifier de la colère, de la jalousie ou de la haine. Pour opérer cette purification et chasser ainsi du cœur les pollutions qui s’y trouvent, maître Dôgen préconise de s’exercer à prononcer chaque jour ne serait-ce qu’une ou deux paroles authentiquement bienveillantes pour faire naître en soi l’amour des paroles authentiquement bienveillantes, lequel ne fera ensuite que prédisposer à en prononcer toujours plus : « Tant que subsistent votre vie et votre corps présents, dit-il, pratiquez assidûment la parole bienveillante. N’y renoncez pas non plus dans les vies à venir. » À ce propos, maître Dôgen fait observer que, « sur la Voie du Bouddha, au moment du coucher, les moines ont la coutume de se dire les uns aux autres : chinchô (prenez soin de vous-même) et au lever : fushin (comment allez-vous ?) ». Si chacun est vigilant à ne pas prononcer ces paroles mécaniquement mais en y accordant les dispositions du cœur adéquates à leur contenu, nul doute que ces petites attentions répétées au fil des jours auront le pouvoir de nourrir au quotidien la bienveillance et de la porter à son plein épanouissement.



©Mehdi Sepehri

Une autre pratique qu’il recommande pour purifier le cœur « consiste, en prononçant des paroles bienveillantes, à parler avec cette pensée au cœur : le Bouddha porte les êtres dans son cœur comme s’ils étaient ses nourrissons ». Si le Bouddha porte les êtres dans son cœur comme s’ils étaient ses nourrissons, c’est que, sachant l’éveil potentiellement présent en chacun d’eux, il ressent à leur égard une compassion semblable à celle d’une mère pour son enfant nourrisson. Si nous n’oublions pas cela, dit-il encore, « en regardant les êtres, nous avons le cœur compatissant et leur adressons une parole bienveillante ». Mue par la compassion, une telle parole est naturellement bienveillante, celui qui l’énonce étant tout naturellement disposé à pardonner d’éventuelles faiblesses à celui qu’il sait être encore dans un état d’ignorance. Réaliser vraiment que chacun est potentiellement bouddha, c’est réaliser que chacun est présent en nous et qu’on est présent en chacun. Une fois réalisée cette unité entre moi et autrui, ne peuvent sortir du cœur que des paroles bienveillantes, les pollutions du cœur issues de la vision dualiste moi/autrui étant automatiquement chassées. Dans ces conditions, conclut-il, « il n’y aura jamais de parole violente ni malveillante ».


Qu’il soit bien clair que la bienveillance n’exclut pas la fermeté ni la réprobation, à condition toutefois qu’à la bienveillance et à la compassion s’ajoute, chez l’auteur de la réprobation, le discernement nécessaire pour prendre en compte l’état présent de la personne dans l’erreur ainsi que les difficultés qu’elle traverse. Adapter ses paroles et le message qu’elles véhiculent à son interlocuteur est aussi une marque de bienveillance. Le Bouddha était réputé avoir l’art de se mettre au diapason de l’autre, à la fois dans ses paroles et dans sa manière d’être. Nul doute que cela était le fruit de sa compassion et de sa bienveillance inconditionnelles.


À l’échelle des nations, l’usage de la parole authentiquement bienveillante entre souverains est un puissant facteur de paix : « C’est la parole bienveillante que l’on prend pour faire rendre les armes aux pires ennemis et apporter la réconciliation entre les princes », dit maître Dôgen.

Le langage policé de la diplomatie internationale cache parfois des intentions malveillantes. Ce n’est évidemment pas un tel langage qui peut être facteur de paix mais le langage unifié de celui chez qui la langue et le cœur parlent d’une seule et même voix et qui tient ses promesses. C’est un tel langage qui peut dissoudre l’hostilité entre deux nations ; c’est lui aussi qui peut créer des liens de confiance entre gouvernants et gouvernés de nature à favoriser la paix sociale.


Outre la parole, le service désintéressé à autrui est également propice à la pratique et au développement de la bienveillance. En effet, dit maître Dôgen, loin de n’être profitable qu’à ceux que l’on sert, comme on est enclin à le croire, il est aussi, pour nous qui les servons dans cet état d’esprit, spirituellement très porteur car il développe en nous la bienveillance et la capacité à nous reconnaître dans les autres, ce qui élargit notre vision et nous rapproche de notre véritable nature infinie et inconditionnée. Ou, pour le dire autrement, en nous invitant à prendre en compte les besoins d’autrui, il élargit notre conscience au-delà des limites du petit moi égocentré, contribuant ainsi à nous affranchir de l’illusion de la séparation moi/autrui et moi/la nature. Il est aussi source de joie, joie fondée sur le bonheur de l’autre et sur la réalisation que nous sommes tous un, que l’univers entier est le corps de Bouddha. À ce sujet, maître Dôgen prend soin de préciser que la véritable bienveillance ne se limite pas aux seuls êtres humains mais englobe toutes les existences et la nature tout entière : « Ayez, dit-il, pitié d’une tortue renversée, nourrissez un moineau malade. Apportez-leur le nécessaire, animés seulement par l’esprit de la pratique bienveillante envers autrui, sans rien attendre en retour… Faites de même envers les herbes, les arbres, le vent et l’eau. » Est-il nécessaire d’ajouter, tant cela paraît malheureusement évident, que cette forme de bienveillance manque énormément à notre civilisation malade qui détruit par avidité son environnement naturel et que la mentalité matérialiste dominante rend aveugle à cette grande vérité que tout est conscience ?


Un dernier mot sur la bienveillance envers soi-même. On aurait tendance à l’oublier ou à la confondre avec l’auto-apitoiement et le syndrome victimaire qui y est associé ou avec l’auto-complaisance de celui qui accumule les négligences avec désinvolture. En fait, elle n’est ni l’un ni l’autre de ces deux travers mais est le fruit du courage d’accueillir en toute lucidité et toute humilité nos souffrances cachées ou nos faiblesses secrètes. Ne rien se cacher de tout cela sans non plus s’auto-flageller, c’est un puissant moyen pour ouvrir son cœur à la souffrance de l’autre avec compassion et bienveillance.

Ainsi, que ce soit par la parole ou le service, le bien fait aux autres avec bienveillance et désintéressement est, sur la Voie du Bouddha, un puissant moyen d’approfondir l’idéal du bodhisattva en s’affranchissant de l’illusion de la séparation.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°21 (Printemps 2022)

 


Gérard Chinrei Pilet est moine bouddhiste, disciple de maître Taisen Deshimaru. Après avoir enseigné la philosophie il enseigne à présent et diffuse la pratique du zen Sôtô depuis de nombreuses années, en France au dojo d’Annonay (Ardèche) et également à travers l’association Kanjizai.

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