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Un geste qui tue, un geste qui sauve - Témoignage d’un pratiquant bouddhiste

Par Xavier Chevrier | Propos recueillis par Philippe Judenne

 
Xavier Chevrier

Xavier Chevrier travaille dans la police nationale depuis 31 ans et est instructeur depuis 27 ans. Actuellement, il fait partie d’une force d’intervention intermédiaire, située à mi-chemin entre la polyvalence d’un policier de commissariat et une force comme la BRI (la brigade antigang). Cette force armée et entraînée peut intervenir de façon immédiate en fonction de la proximité d’un attentat. Xavier Chevrier répartit son temps pour moitié entre le service actif et des cours d’instructions opérationnelles sur Paris et la Petite Couronne qui touchent environ 1 000 policiers. Il pratique les enseignements du Bouddha depuis de nombreuses années.

 

Sagesses Bouddhistes : En quoi consistent vos cours d’instructions opérationnelles ?

Xavier Chevrier : J’enseigne à tuer. Je forme d’autres instructeurs et des policiers pour qu’ils puissent avoir les meilleures « chances » de rester vivants en situation de combat – en fait, je dirais que c’est davantage une question de professionnalisme que de « chance ».

Une partie de mon temps est donc consacrée à montrer comment tuer, tuer étant un moyen pour rester vivant soi-même ou pour sauver autrui, surtout quand il s’agit d’un groupe de personnes.

Ce travail en situation est déterminant car beaucoup de choses se jouent dans les premières minutes, surtout s’il y a une phase de massacre comme celle que nous avons eue le 13 novembre 2017, que ce soit sur les terrasses de cafés ou au Bataclan.

S’il y a une tuerie en cours, chaque seconde de perdue peut être une vie de perdue. L’action policière est des plus compliquées et des plus complexes car c’est une situation à haut risque pour le policier, et cela ne sert à rien que l’on se rajoute à la liste des victimes. Il y a des risques à prendre, c’est la situation qui l’impose. Le temps est la question clé. Comment faire au mieux pour qu’il y ait le moins de morts possibles ? Neutraliser les terroristes, et/ou être rapide pour trouver les victimes, leur donner les premiers gestes de secours, et les exfiltrer le plus rapidement possible vers le circuit de soins médicaux. Le temps est encore un facteur déterminant car on sait qu’une blessure par balle engendre des complications beaucoup plus graves pour le pronostic vital au-delà de 40 minutes.


Quand avez-vous rencontré le bouddhisme ?

Je pratique l’aïkido depuis toujours. Quand j’étais bien plus jeune, j’ai découvert le bouddhisme à travers le zen et je suis arrivé au centre de maître Deshimaru, rue Pernety, à Paris, juste après sa mort. J’y suis resté pendant un an.

J’ai pris refuge en 2006 avec Kandro Rinpoché. Ma femme, qui a fait une retraite de quelques années à Chanteloube (centre de la tradition Nyingmapa du Vajrayana) est une pratiquante de longue date qui enseigne aussi le Lamrim – elle est mon lama de poche (rires) ! Nous sommes reliés à Tulkou Pema Wangyal Rinpoché et au centre de Kalou Rinpoché Dag Shang Kagyu, situé dans les Pyrénées espagnoles.


À quel moment avez-vous commencé à questionner votre métier ?

Avant même de rentrer dans la police, je me suis posé la question : « Si je dois tuer, est-ce que je tue ? »


En plus de la motivation factuelle qui est de sauver des victimes innocentes, il y a la motivation d’essayer le plus possible de rester loin de la colère et de la haine, comme me l’a conseillé Matrul Rinpoché.

Est-ce que c’est une question que beaucoup de policiers se posent ?

Sincèrement, je ne sais pas. Mais il faudrait que tous se la posent : « Est-ce qu’on est prêt à tuer ?», « Est-ce que je suis prêt à prendre des risques jusqu’à mourir comme un pompier ou un militaire ? » J’aurais tendance à penser que les policiers, ou policiers en devenir, ne s’interrogent pas ainsi.

C’est dommage parce que les idées, les pensées, les croyances d’un policier doivent être claires à ses yeux afin qu’il puisse répondre à cette question. Quand on a des convictions religieuses sur le fait de ne pas tuer, cela pose évidemment un gros dilemme.


Tuer est-il vraiment nécessaire ?

C’est une question que l’on me pose souvent : « Mais vous pouvez tirer dans un endroit qui n’est pas mortel, comme la cuisse ou les mains pour désarmer ! »

Pour le cas extrême d’un terroriste portant un gilet explosif, le choix se limite à tirer dans une zone mortelle qui empêche tout réflexe nerveux afin que l’individu ne puisse appuyer sur le bouton et tuer autour de lui.

Tirer dans les jambes est une mauvaise idée, il faut savoir que les toréros peuvent mourir d’un coup de corne dans la cuisse en moins d’une minute si l’artère fémorale est touchée.



Les êtres humains qui, par les circonstances de la vie, se trouvent derrière une arme, avec à un moment donné le doigt sur la gâchette, ne doivent pas se tromper s’il faut appuyer, ou non.

Ensuite cette question ne tient pas compte de la réalité d’un combat avec des armes à feu. Un combat est une action de survie. On tire là où on a le plus de chances de toucher. On ne touche pas là où on veut car si c’était le cas il n’y aurait pas besoin de s’entraîner au tir ! Tout va très très vite. La question est de savoir si on va pouvoir s’en sortir et si on va pouvoir tirer à temps – dans les mains c’est très difficile et sans garantie d’efficacité. Quelles sont les conséquences si on rate le tir ? C’est aussi bête de tirer lorsqu’il ne faut pas tirer que de ne pas tirer quand il faut tirer. C’est une question de discernement. On ne peut pas concevoir qu’un pompier ne fasse pas ce qu’il estime être nécessaire pour sauver une personne en cas d’incendie. On ne va pas demander à un policier de prendre des risques inconsidérés qui ne sauveront pas les personnes en danger. La phrase clé que j’utilise est : « Dès que possible, si c’est possible » et si ce n’est pas possible, il faut vite trouver une solution pour que cela le devienne. Il s’agit de sauver des vies et si pour sauver des vies, il faut tirer sur quelqu’un, il faut le faire et dès que possible. Je n’hésite pas. Une fraction de seconde après, l’occasion ne se reproduira peut-être pas.


 « Ne pas oublier que tuer est un moyen, et non pas un objectif. Si tuer est le dernier recours, l’objectif reste de sauver des gens. »

Que disent les maîtres enseignants sur ce sujet ?

J’ai eu un entretien privé avec Tulkou Pema Wangyal Rinpoché. Je ne m’étais pas rendu compte, qu’à force d’entraîner mes collègues au savoir-faire de tuer, un grand mal-être s’était installé en mois, quelque chose que je n’avais pas encore identifié et qui se manifestait physiquement. Il y avait une accumulation depuis toutes ces années : avec les attentats, le rôle des instructeurs était monté en puissance et je devais enseigner les techniques de tir les plus mortelles.

Les conseils de Rinpoché, plus que précieux, revenaient à la motivation et à une pratique de la compassion. La motivation est fondamentale. Nous pouvons faire des actions bénéfiques mais avec une motivation très mauvaise, et nous pouvons avoir une motivation très pure et noble tout en faisant ce qui n’est pas souhaitable par maladresse et ignorance. Le geste qui peut amener à tuer est porté par une motivation. Donc, « je m’en sors » en n’oubliant pas que tuer est un moyen et pas un objectif. Si tuer est le dernier recours, l’objectif reste de sauver des gens.

Sa Sainteté Taklung Matrul Rinpoché, que j’ai rencontré récemment, m’a dit en substance qu’il fallait que je continue de mon mieux et que je continue à faire ce que je suis en train de faire.


En plus de la motivation factuelle qui est de sauver des victimes innocentes, il y a la motivation d’essayer le plus possible de rester loin de la colère et de la haine, comme me l’a conseillé Matrul Rinpoché. C’est très important. Il est très difficile pour les policiers de ne pas être en colère lorsqu’ils sont dans une scène d’attentat et voient des victimes innocentes et en souffrance. La colère par rapport aux auteurs de ces souffrances est un piège qu’il faut éviter.

Ce qui m’empêche de tomber dans ce piège est que ma motivation est de sauver au maximum les gens et que mon action soit, le moins possible, imprégnée de colère. Et après tout, nous pouvons avoir de la compassion pour ces tueurs. Ces tueurs, à un moment donné, étaient des enfants, des bébés qui ont sans doute donné et reçu tout l’amour qu’il peut y avoir entre parents et enfants. Peut-être que karmiquement parlant, tout n’est que causes et effets, mais j’aime à penser que ces bébés n’avaient pas de mal en eux et je me raccroche à cette conviction. Maintenant, dans l’action, il faut chercher à être le plus efficace et je suis convaincu que la colère diminue l’efficacité.


Aux États-Unis, les MBSR (*) sont enseignées dans l’armée à des fins d’efficacité. Elles ont pour but de mieux gérer le PTSD, le syndrome post-traumatique, mais constituent aussi un entraînement en vue des périodes de combats, pour rendre les agents sur le terrain moins stressés et plus opérationnels. Cette extension des MBSR vers l’armée a valu beaucoup de critiques à Jon Kabat-Zinn de la part des milieux de la pleine conscience laïque et des milieux bouddhistes. Pourtant, Jon Kabat-Zinn a déclaré que les premiers résultats (voir dans le prochain numéro) montraient que les soldats tiraient de manière plus réfléchie et moins n’importe comment. Qu’en pensez-vous ?

Je suis tout à fait d’accord avec Jon Kabat-Zinn. En France, nous avons quelque chose d’équivalent qui s’appelle les TOP, les techniques d’optimisation du potentiel. Elles s’appliquent tout autant sur le champ des opérations extérieures qu’au retour des opérations, dans les « sas de décompression » que font nos militaires quand ils reviennent d’Afghanistan ou d’ailleurs. Les TOP sont en train d’arriver dans la police nationale.

Les êtres humains qui, par les circonstances de la vie, se trouvent derrière une arme, avec à un moment donné le doigt sur la gâchette, ne doivent pas se tromper s’il faut appuyer, ou non. Si on considère que l’on aide des gens qui sont du bon côté – pas les méchants, pas les terroristes –, si on considère que nos armées sont légitimes parce qu’elles sont issues de pays démocratiques et que l’on peut considérer qu’elles sont l’émanation d’un pays, d’un peuple, d’une nation et que leur action est légitime, alors pourquoi pas les MBSR ? Je pense que de toute façon, même si on peut débattre politiquement sur la légitimité des engagements, ces méthodes peuvent individuellement aider à agir en pleine conscience.

Pour avoir vécu des situations très compliquées, je pense que ces moments intenses d’action, ces moments de survie dans le cadre policier ou militaire nous imposent d’être vraiment dans l’ici et le maintenant. Tout ce qui peut nous y aider à l’être est vraiment utile.

Je pense aussi à la question de l’accompagnement psychologique des policiers. C’est en train de s’améliorer mais il y a encore beaucoup de choses à faire.

Notre métier est trop compliqué pour que l’on passe sous silence des questions essentielles dans la formation initiale des jeunes policiers : risquer sa vie, être prêt à tuer ou non. On ne parle pas du courage, il y a beaucoup de questions qui sont un peu taboues.


Xavier Chevrier fait partie des bénévoles chargés de la protection du Dalaï-Lama à l’occasion de ses passages en France.
« C’est une bénédiction énorme d’être en sa présence. » Depuis 2009, Xavier Chevrier fait partie des bénévoles chargés de la protection du Dalaï-Lama à l’occasion de ses passages en France.

Qu’est-ce qui vous fait avancer maintenant ?

J’ai évolué dans une administration où on perd parfois plus d’énergie à se battre contre les inerties pour faire avancer les choses que dans son travail de tous les jours pour faire son métier le mieux possible. Il y a quelques années de cela, quelque chose m’a beaucoup tranquillisé, qui explique en partie pourquoi je fais cette interview aujourd’hui. Tout d’un coup, ces mots me sont venus à l’esprit : « Comment peux-tu être le plus utile ? » C’est un thème auquel j’avais un peu réfléchi mais le fait que les mots s’élèvent spontanément dans mon esprit m’a beaucoup interpellé. Cette question, qui était en fait une réponse, m’a beaucoup tranquillisé. Le statut social, le grade, le salaire ont perdu toute importance. La question « Comment je peux être le plus utile dans ma vie professionnelle et ma vie de tous les jours ? » est devenue centrale.


(*) Les MBSR sont des méthodes de réduction du stress basées sur la pleine conscience, mises au point par Jon Kabat-Zinn dans un contexte hospitalier pour mieux gérer les maladies chroniques.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°5 (Hiver 2018)


 





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