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Qu’apporte le bouddhisme à la pensée écologiste ?

Propos recueillis et mis en forme par Michel Maxime Egger.

Extrait de "Le Bouddha est-il vert ?" paru aux Éditions Labor et Fides ©2017





Y a-t-il des attitudes spirituelles ainsi que des principes ou préceptes d’ordre moral pour édifier un comportement éthique bouddhiste à l’égard de la nature ?

Tout à fait. En termes de vie spirituelle et morale, le bouddhisme offre des pistes qui méritent d’être examinées comme éléments potentiels de changement dans nos habitudes de penser et de faire, de compréhension de notre place dans l’ordre naturel du monde. Une notion clef, par exemple, est le détachement. Ce dernier découle de la compréhension de la vacuité. Il n’est pas une négation du monde phénoménal de la nature, mais une volonté de sortir de l’attachement aux choses et aux êtres, ainsi que de mettre un terme à la quête d’une réalité permanente dans un monde impermanent.

Si, à partir d’un bouddhisme bien appliqué et contemplé qui éclaire ma sagesse, je vois les phénomènes tels qu’ils sont — vides d’existence propre et impermanents —, tout mon rapport aux choses change radicalement. Je renonce à me rassurer dans la matérialité comme fin en soi. Je cesse d’accumuler, la thésaurisation n’étant rien d’autre qu’un antidote illusoire à l’angoisse. Je me concentre sur la satisfaction mesurée des quatre besoins essentiels reconnus par le Bouddha : la nourriture, la médecine, les vêtements et le logement. Cette contemplation devient une réponse à la (sur)consommation.

Concrètement, l’aboutissement de ce processus permet de mettre un frein à l’avidité et à la convoi­ tise et de développer le contentement. Ce dernier est sans doute l’un des meilleurs antidotes au consumérisme et donc un moyen de conserver l’environnement. En soi, le contentement n’est pas spécifiquement bouddhiste — on le trouve ailleurs —, mais il existe des raisons spécifiquement bouddhistes de le promouvoir. Elles ne viennent pas d’une injonction morale ou d’une volonté expresse de protéger la nature, mais d’une conscience de la vacuité couplée à celle de la loi de la causalité.


Le contentement implique-t-il aussi de se contenter au sens d’être content avec la situation présente du monde ? N’y a-t-il pas le risque — avec cette attitude qui consiste à accepter la réalité telle qu’elle est — de tout légitimer et de ne plus rien vouloir changer ?

D’un point de vue bouddhiste, se contenter ne signifie pas être d’accord avec tout, mais prendre en compte le réel tel qu’il se produit, la réalité telle qu’elle se présente. Cela ne veut pas dire que j’accepte tout, mais que je suis prêt à repenser le rapport que j’ai aux choses, aux êtres et au monde. J’ai donc un lien avec cette réalité, et celle-ci n’est pas uniquement inacceptable. Ainsi, les désastres écologiques de notre planète sont catastrophiques et on peut penser sans exagérer que l’on va vers un effondrement. Cette évolution quasi inéluctable est inacceptable, mais en tant qu’humain j’ai à voir avec cet inacceptable. Je ne peux pas penser cet inacceptable hors de la sphère humaine, car il est le résultat aussi de mes actes, lesquels conditionnent mon environnement. 


En termes d’écologie, qu’est-ce qui, selon vous et ultimement, définit la spécificité du bouddhisme ?

Sa représentation, c’est-à-dire l’image du Bouddha lui-même. Quand il atteint l’éveil, il prend la terre à témoin. Il s’appuie sur la réalité telle qu’elle se présente pour commencer à agir. Cette réalité — c’est la première noble vérité — est celle de la souffrance. Sa main qui touche le sol nous dit : « Regarde où sont tes pieds, sur quel sol tu marches, quel est l’environnement où tu évolues, quelle est ta vie, quel est ton mode d’existence. »

Quand le Bouddha affirme : « La première noble vérité, c’est que tout est souffrance », ce n’est pas pour annoncer une mauvaise nouvelle. C’est pour dire que si je prends en compte l’imperfection latente du monde et les souffrances de la Terre où j’évolue, je vais développer un type de conscience qui va me faire agir à partir de ce que je suis. Je vais donc pouvoir opérer une révolution à partir de là où je suis.

La première noble vérité, qui constate ce que les choses sont, est le point de départ de ma propre révolution. Ma prise de conscience peut m’amener à devenir autre, à changer les choses, à m’engager sur de nombreux plans : spirituel, économique, politique et bien sûr écologique. Mais à chaque fois — c’est la spécificité bouddhiste — il s’agit de partir de ce qui est difficile — la noble vérité de la souffrance — et de ce qui est, pour arriver à se libérer de la souffrance et parvenir à l’éveil. Autrement dit, je ne m’engage pas à partir d’une situation rêvée, d’un idéal à atteindre, d’une utopie ou d’une idéologie. Je ne pars pas non plus d’un présupposé sur un bouddhisme soi-disant écologique et engagé. Je pars du constat de l’horreur et de la beauté du monde — les deux se côtoyant — pour aller vers un autre monde, un monde meilleur, où règnent moins d’ignorance et de souffrance.

Comme nous le rappelle Shantideva dans son texte majeur La Marche vers l’Éveil, les souhaits des bodhisattvas sont infinis :

Puissé-je être une île pour ceux qui cherchent une île, une lampe pour ceux qui veulent une lampe, un logis pour ceux qui veulent un logis, et le serviteur de tous ceux qui veulent un serviteur ! Puissé-je pour tous être le joyau magique, l’aiguière merveilleuse, la formule de science et la panacée, l’arbre qui comble tous les souhaits et la vache au pis intarissable ! Comme la terre et les autres éléments, puissé-je toujours, à l’échelle de l’espace, être la source qui pourvoit aux multiples besoins de la foule insondable des êtres ! Puissé-je ainsi pourvoir aux besoins des êtres jusqu’à la fin de l’espace, en tout lieu et en tout temps, jusqu’à ce que tous atteignent le nirvâna !

À partir de là, une fois cette profonde motivation et cette intention établies, tout devient possible. Et la période actuelle peut être comprise comme le signe d’un changement intérieur et extérieur nécessaire, fondé sur le rapport indissociable entre la sagesse, la compréhension de la vacuité de la manifestation et l’amour-compassion. Dans ce sens, la fin de notre modèle de pensée, de notre monde en somme, est le signe d’un début.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°08 (2018)


 



Jean-Marc Falcombello est, depuis 38 ans, un disciple proche de lama Teunsang, un des plus anciens maîtres tibétains vivants. Il est coresponsable du centre bouddhiste de Montchardon en France et a rédigé le chapitre « Bouddhisme et écologie » dans le dictionnaire de la pensée écologique (Éditions PUF, 2015).





Michel Maxime Egger est sociologue, écothéologien et acteur engagé de la société civile. Il est l’auteur de plusieurs essais sur la spiritualité et la psychologie.




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