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Pas de véritable écologie sans morale



Sagesses Bouddhistes : Les bouddhistes sont-ils des écologistes dans l’âme ?  


Trinlay Rinpoché : La notion d’écologie comme on la considère aujourd’hui s’est développée pour faire face au problème de la destruction de l’environnement. Mais bien avant cette notion, on trouve des recommandations dans la parole du Bouddha, quant à l’environnement, à la nature et aussi notre comportement envers les autres êtres sensibles. La conception de l’écologie aujourd’hui, c’est une conception post-destruction de la nature, on n’en est plus à gérer l’environnement, mais à gérer sa destruction. Cette écologie témoigne d’un état d’urgence et de la volonté de réparer les erreurs humaines, et non celles de la nature. Cette situation d’une gravité extrême n’existait évidemment, pas du temps du Bouddha. Donc dire du Bouddha qu’il était écologiste, c’est un peu anachronique ! Mais on peut dire qu’il enseignait un peu l’écologie. Il mettait en garde ses disciples contre les atteintes faites envers la nature. Il a enseigné la voie du milieu, celle de la simplicité, de savoir se contenter du simple nécessaire. Bouddha disait que plus on consomme, plus on veut continuer à consommer. On ne peut plus étancher notre soif de possession, c’est comme boire de l’eau salée : plus on boit, plus on a soif. 

Où est le vrai contentement ? Celui qui est dans le désir, dans l’envie, est en fait dans un état de mal-être. Et cela ne peut pas être soulagé par la consommation des ressources et des biens. 


La conception de l’écologie aujourd’hui, c’est une conception post-destruction de la nature, on n’en est plus à gérer l’environnement, mais à gérer sa destruction.

Donc l’avidité est à la base du problème ?

Il existe plusieurs problèmes, notamment éthiques. Nous sommes dans une société où l’économie, dans son ensemble, est à peine respectueuse de la loi et se fiche de la morale. Le gain et le profit sont respectés par-dessus tout. Tout un fonctionnement s’est mis en place dans notre société, et si nous voulons maintenant une société plus juste, pérenne, agréable pour le plus grand nombre, il va falloir remettre en cause ce système économique aberrant dans lequel on vit, ce système qui donne la meilleure place à l’argent, au détriment des individus. C’est une des principales causes au problème écologique. On a mis en place une dynamique d’enrichissement infini, mais sur une planète finie, donc on atteint les limites. 


Y a-t-il une réponse bouddhique à cela ?

Dans le cadre du bouddhisme on parle d’une moralité naturelle, dans le sens où il y a des effets et des conséquences aux actions que l’on entreprend. Cela définit ce que nous devenons et ce que nous allons vivre, il y a une véritable causalité. Dans le bouddhisme, on ne peut être vraiment moral que si l’on se sent concerné. L’écologie et sa moralité relèvent de la question du respect d’autrui, de savoir situer son action par rapport à autrui. C’est très bien de se plier à des lois et des réglementations, mais au niveau personnel les gens ne se sentent pas responsables ! Ils estiment que c’est à l’État d’être responsable pour eux. Quand ils font quelque chose, ils le font pour eux, l’intérêt des autres passe en dernier, parce que ça ne les concerne pas. 

Le problème essentiel, c’est le problème moral. Tant qu’il existera des personnes dont le seul but de vie est l’appât du gain, il y aura des abus, des dérives. Même les produits écologiques sont devenus un business, un moyen de faire de l’argent sur le dos de ceux qui voudraient consommer responsable. 

Il faut agir moralement, et ainsi déterminer sa vie ultimement. Nos actions sont en train de déterminer ce que nous allons devenir. Tout l’argent qu’on aura gagné, on le laissera de côté le jour où on va mourir ; la seule chose que l’on emporte au moment de sa mort, ce sont notre esprit, nos incarnations, notre empreinte karmique. Et tant que l’on ne réalise pas ça, on ne devient pas moral. 

Avoir une vie morale, ce n’est pas non plus avoir une vie de renoncement, de souffrance, mais une vie simple, qui peut-être confortable et saine. Et probablement meilleure, sans tout ce plastique qui nous entoure.


Des lois et des réglementations ne peuvent-elles pas offrir un cadre suffisant à l’écologie ? 

Non, non, ce n’est pas suffisant, les gens ne penseront qu’à eux. Il faut être plus vertueux et comprendre les répercussions que l’on a sur les autres. Cela fait 30 ans que l’on parle d’écologie, et pourtant cela ne prend pas, on en parle tout le temps, mais on n’a jamais autant pollué la planète que durant ces 30 dernières années. Je suis choqué quand je vais en Asie et que je constate l’ampleur des dégâts. Je suis outré par la bêtise des gens, qui veulent que tout soit propre, mais n’hésitent pas à jeter le paquet de chips par la fenêtre de la voiture ou la canette de Coca-Cola. Et après ils se plaignent que ce soit sale partout. 


Et donc comment faire survenir le déclic moral chez les gens ?

Le premier problème, c’est l’ignorance, les gens ne sont pas assez bien informés. Si ce sont des bouddhistes, il faut leur rappeler les conséquences karmiques et comment agir de façon vertueuse. Faire attention à l’environnement et aux autres, ne pas nuire à autrui, voilà ce dont il faut avoir conscience !  Si on aide autrui, on s’aide soi-même spirituellement, c’est bénéfique. C’est même bien plus qu’un cercle vertueux, travailler pour les autres, c’est travailler pour soi. 

Où que l’on se trouve sur la planète, il y a différentes attitudes à avoir pour respecter l’environnement : avoir les meilleures actions pour ne pas gaspiller, avoir la bonne conduite, toujours en fonction du contexte. C’est aussi le travail des scientifiques, qui connaissent et analysent les ressources, qui peuvent nous renseigner. Il faut rester vigilant… la connaissance des faits, c’est bien, mais ne pas appliquer les mises en garde par manque de vigilance, c’est grave. 


Si l’on veut vraiment améliorer notre environnement, il faut remettre en question le système économique dans son ensemble, autrement tous nos problèmes vont perdurer.

Scientifiques, écologistes, réseaux sociaux : quels rôles ont-ils à jouer ?

Les scientifiques peuvent apporter une information importante par rapport à la connaissance des ressources, aux situations les plus graves, là où il faut concentrer les efforts. J’entends par là bien sûr les scientifiques qui ont une observation non biaisée de la situation, pas ceux payés par des lobbies qui truquent leurs études. 

Je pense que la responsabilité principale des écologistes est d’informer et de donner l’exemple. Si on donne le bon exemple, les gens vont suivre. L’une des caractéristiques importantes d’une éthique que l’on suit et qui nous inspire, est d’inciter autrui à suivre l’exemple. Ainsi, notre action personnelle, locale, est importante. Les moyens d’existence justes, ce sont les choix que l’on fait dans la vie de tous les jours, dans son métier. Ce sont les moyens élémentaires de subvenir à sa vie, de se vêtir, de se nourrir, et dans une moindre mesure de gagner de l’argent de façon responsable, non criminelle ou immorale. Si on donne l’exemple à notre famille, nos amis, nos collègues, ça peut rapidement prendre beaucoup d’ampleur. Je pense que l’action doit se faire à ce niveau-là : nous avons les outils pour changer la réalité.  On peut changer soi-même et on peut ainsi influencer les autres individus, ce qui peut amener à changer la société. 

Or, les gens ont plus l’exemple du profit et de l’appât du gain. C’est pour cela que si l’on veut vraiment améliorer notre environnement, il faut remettre en question le système économique dans son ensemble, autrement tous nos problèmes vont perdurer. 

Les réseaux sociaux permettent d’informer les gens différemment et peut-être de leur révéler plus de choses : par exemple, mettre en avant les façons dont sont brutalisés les animaux pour notre consommation et la manière dont sont fabriqués certains produits. Au point de toucher vraiment les personnes et les faire réfléchir.  Mon but à moi ce n’est pas de faire pleurer les gens, mais plutôt de révéler ce qu’ils ne savent pas vraiment. Les réseaux sociaux sont vraiment pratiques pour sensibiliser les gens, pour qu’ils fassent la différence entre ce qu’ils ont envie de faire et ce qui est responsable. 


Pourquoi les choses évoluent-elles aussi lentement dans le domaine de l’environnement ?

Je pense que cela relève à la fois d’un manque d’information et de l’égoïsme des gens.

Beaucoup de gens peuplent la planète, près de 7,6 milliards, et parmi eux beaucoup ne sont pas du tout informés du changement climatique et des catastrophes à venir ; ils ne savent pas que la source du déséquilibre est dans l’activité humaine. Ils n’ont pas d’indication qui les mènerait vers de bonnes pratiques. N’ayant pas conscience du danger, ils se retrouvent en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis et rien n’est fait pour les informer.

Et pour ceux qui connaissent le sujet, cela reste encore juste quelque chose de probable et d’assez éloigné. Comme une grenouille dans l’eau tiède d’une marmite placée sur le feu, ils s’habituent au fur et à mesure à la situation dans laquelle ils se trouvent.

Un autre problème sous-jacent est celui de l’égoïsme : la majeure partie des gens dans le monde ne se sentent concernés que par leurs besoins immédiats et sont complètement égocentrés. Alors comment se soucier des générations futures, du bien-être du plus grand nombre sur la planète ? C’est le cadet de leur souci. Le principal souci des gens, c’est eux-mêmes et « après moi le déluge », si je peux me permettre l’expression.

La tendance à être concerné par soi-même d’abord prédomine.

Quand les nantis savent qu’ils auront toujours les moyens de se déplacer pour aller chercher des ressources ou un climat plus tempéré, ils peuvent se dirent : « Il y a des solutions pour tout. La planète ne va pas se désagréger. Oui l’eau va monter d’un mètre, ça va tuer deux milliards de personnes, mais cela ne va pas me concerner puisque je serai à la montagne, bien au-dessus du niveau de la mer. »


Lorsqu’on réalise le niveau d’urgence et la passivité ambiante sur la question du climat, est-il justifié de vouloir fortement « secouer le cocotier » ?

Quand on est face à une mauvaise situation, on peut penser qu’il faut être révolutionnaire, et s’engager dans la violence. Du point de vue du bouddhisme, ce n’est pas la solution, car la violence engendre toujours plus de violence, de souffrance. La solution est de soi-même travailler intérieurement, de rester dans une attitude bienveillante, compassionnée, soucieuse du bien-être d’autrui et agir pacifiquement. Il est important de toujours rester dans une forme de révolution pacifique, non violente. Même les personnes responsables des désordres écologiques ne doivent pas être méprisées, mais il faut leur faire comprendre qu’elles commettent une erreur. 

L’important est vraiment de ne pas rentrer dans la violence, de ne pas rentrer dans la bêtise et de continuer à réfléchir sur ces différents sujets. Il faut faire pression, démocratiquement, pour que les bons choix, les choix du respect de l’environnement soient fait.  



  • 1 L’écologie : la science des relations des organismes avec le monde environnant.

  • 2 Les moyens d’existence justes font partie, du point de vue du bouddhisme, de l’Octuple Sentier, le chemin que préconise le Bouddha pour atteindre l’Éveil.  L’Octuple Sentier est un chemin à huit voies qui sont en interrelation et peuvent se diviser en trois groupes :

  Le groupe de la discipline éthique : (1) la parole juste, (2) l’action juste et (3) les moyens d’existence justes.

  Le groupe de la concentration : (4) l’effort juste, (5) l’attention juste et (6) la concentration juste.

  Le groupe de la sagesse : (7) la compréhension juste et (8) la pensée juste.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°8 (Automne 2018)



 

Trinlay Rinpoché ©Tokpa Korlo


Trinlay Rinpoché est un érudit et l’un des rares Occidentaux à avoir été reconnu dès l’âge de trois ans comme tulkou. Durant plus de vingt ans, il a suivi l’enseignement de nombreux maîtres. Il a poursuivi une formation universitaire occidentale en philosophie, ainsi que dans les sciences historiques et philologiques. De par son érudition et sa maîtrise des langues, son enseignement toujours précis est à la portée de tous.







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