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« I can’t get no satisfaction » - Le mot sati, à l’origine de mindfulness et pleine conscience

Par Philippe Judenne


À l’origine


Dans l’histoire de l’humanité, le Bouddha se présente assurément comme l’un des plus grands communicateurs : pendant quarante-cinq ans et jusqu’à sa mort à l’âge de 80 ans (environ 540 avant J.-C.), il s’est adressé à des multitudes de personnes dans les pays où il voyageait et séjournait. Les rapports canoniques concernant ses entretiens furent achevés dans la langue palie de l’Inde ancienne vers le iiie siècle avant J-C. Ils comptent des milliers de pages. Constamment en voyage sauf pendant les trois mois de la saison des pluies, le but de ses déplacements n’était autre que d’être disponible pour parler, discuter et être interrogé. Les écritures canoniques rapportent des discussions qu’il avait entamées avec des dirigeants politiques, des chefs militaires, des grands négociants, des brahmanes, des ascètes, des riziculteurs et de simples villageois. Le Bouddha ne s’est intéressé qu’à deux sujets : le problème et la solution. Il l’a clairement dit en ces termes : « Maintenant, ainsi qu’avant, je ne parle que de ces deux choses : dukkha (la souffrance, l’insatisfaction) et la cessation de dukkha. » De ce point de vue, dans le bouddhisme, l’être individuel est considéré comme un malade, quelqu’un qui souffre. Cette approche thérapeutique du bouddhisme encouragea ses adhérents à cultiver la compassion active et la bienveillance à l’égard d’autrui. Du point de vue pédagogique, en traitant ces deux sujets, dukkha et sa cessation, il fallait aborder nécessairement deux autres aspects du problème : la raison de l’apparition de dukkha (la raison de la souffrance et de l’insatisfaction) et la voie conduisant à leur cessation. C’est de cette façon que les Quatre Nobles Vérités (voir pages 10-11) devinrent le point de départ du message du Bouddha avec le premier enseignement qu’il donna au Parc aux cerfs, près de Vanarasi, dans l’Inde ancienne[1].

Pendant ses quarante-cinq années d’enseignement, le Bouddha expliqua ces Quatre Nobles Vérités de nombreuses fois. Il demandait à ses disciples de ne rien admettre comme allant de soi et de vérifier par l’expérience, par eux-mêmes, le sens de ses propos. Sati est le terme pali désignant la présence d’esprit. Sati est la clé de notre propre paix intérieure et de notre libération. Ce terme désigne la capacité du courant de conscience, l’esprit d’un pratiquant à appliquer son attention 1) au corps, 2) aux sensations, 3) à la conscience des sens et 4) aux objets mentaux. Le « Discours des quatre applications de sati » ou « Discours des quatre fondements de l’attention » et le « Soutra de l’attention à la respiration[2] » totalisent à eux deux quelques dizaines de pages parmi les milliers d’autres du canon bouddhique. Ces deux soutras, à l’instar du reste du canon, ont été enseignés et transmis à travers les siècles, les langues et les pays de façon authentique – à savoir que certains élèves, certains disciples étaient à un moment reconnus par leurs maîtres enseignants comme étant capables eux-mêmes d’enseigner et de transmettre et ainsi de suite.


LE GRAND DISCOURS SUR L’ÉTABLISSEMENT DE L’ATTENTION

Mindfulness et pleine conscience

On prête à Thomas William Rhys Davids, un fonctionnaire britannique et érudit de la Pali Text Society, la première traduction de sati par le mot anglais mindfulness en 1881. Mindfulness désigne donc l’attention au moment présent, une attention « juste » dans l’acception du terme pali samma sati, une attention connectée à une vue juste et aux autres caractéristiques du noble sentier Octuple (voir pages XX). Dans les années 1970, le maître zen Thich Nhât Hanh, fondateur de la communauté internationale du Village des Pruniers, choisit de traduire ce mot « mindfulness » par « pleine conscience » et le livre Le Miracle de la pleine conscience, une longue lettre qu’il avait écrite en 1974 pour encourager les militants pour la paix au Vietnam, paraît quelques années après. Dès lors, sati se traduit en français par « attention » ou « pleine conscience » qui est le terme employé dans la communauté des Pruniers (la plus grande en France) et dans les nombreux livres de Thich Nhât Hanh pour désigner sati (ou son équivalent en langue sanskrite smrti).

En 1979, Jon Kabat-Zinn met au point un protocole de huit semaines combinant méditation et yoga pour aider ses patients souffrant de maladies chroniques. Les MBSR (mindfulness-based stress reduction), méthodes de réduction du stress basées sur la pleine conscience, sont nées. En plein contexte de la contre-culture américaine des années 1970, les MBSR sont expurgées de toutes connotations New Age, hindouistes ou bouddhistes pour pouvoir prendre place dans les institutions laïques. De plus en plus validé scientifiquement, le protocole laïc gagne du terrain dans les pratiques hospitalières et se décline avec le protocole MBCT (prévention de la rechute dépressive) et plus généralement avec les MBI (mindfullness-based intervention ou interventions basées sur la mindfulness).

Des personnes de différents horizons et de diverses institutions se tournent vers ces pratiques aux effets prouvés scientifiquement, s’exerçant dans un cadre non religieux et permettant de développer un mieux-être mental qui peut inclure la réduction du stress jusqu’à la recherche de la paix intérieure.

Au cours des années, la pleine Conscience, la mindfulness est déclinée tous azimuts pour devenir une mode qui balaie le monde. Elle est passée de simple expression à un phénomène à part entière. Nombre de ceux qui se réjouissaient hier de l’adoption de cet outil sont désormais perplexes devant une industrie qui a accommodé la mindfulness à toutes les sauces et a pour ainsi dire confisqué les mots de méditation, de mindfulness et de pleine conscience. En 2013, apparaît le mot « McMindfulness » qui est entériné par l’article de Ron Purser et David Loy, un article qui fait grand bruit et qui dénonce le découplage de la mindfulness de son contexte éthique bouddhiste et son instrumentalisation pour en faire un produit marketing[3].

Actuellement, certains enseignants bouddhistes s’exprimant en langue anglaise préfèrent ne plus utiliser le mot Mindfulness, aux contours désormais trop flous, et garder le terme original de sati.

En France, le phénomène « pleine conscience » est définitivement associé à deux figures très médiatisées : le Dr Christophe André qui a cessé depuis peu ses consultations à l’hôpital Sainte-Anne pour diffuser plus encore les pratiques de méditation de pleine conscience, et Fabrice Midal, fondateur de l’École occidentale de méditation à Paris, puis Bruxelles et Montréal. Leur pédagogie totalement laïque rencontre le plus vif succès. Christophe André, auteur de nombreux livres, se présente comme un conférencier et initiateur à la méditation et à la pleine conscience. Fabrice Midal, lui aussi auteur de nombreux livres, se positionne comme l’un des principaux enseignants de la méditation de pleine conscience en France.

Signe de l’époque ou obstacle d’adaptation, le mot français désignant la McMindfulness est encore à inventer en francophonie. Il en reste que les mots et le/les sens qu’on veut leur attacher attestent d’une histoire dynamique, bien vivante, impermanente et évidement insatisfaisante.


Pour en savoir plus :

« La pleine conscience n’est pas un instrument ». Enseignement de Thich Nhâh Hanh donné en 2014 à voir sur https://www.youtube.com/watch?v=ABJWu7wzZP8 (en anglais).


[1] Voir Les entretiens du Bouddha par Môhan Wijayaratna, paru aux Éditions du Seuil – Points Sagesses (p. 13 à 19).

[2] Anapanasati soutra, Soutra de l’attention à la respiration. Version complète en français par Thich Nhât Hanh sur http://www.dhammadelaforet.org/sommaire/sutta_tipaka/txt/anapanasati_sutta.html



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°6 (Printemps 2018)


 




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