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Le triomphe du cœur


Joseph Goldstein enseigne comment améliorer nos relations avec les autres en transcendant toutes les catégories.



Amour, compassion, paix… ces mots sont à la racine de nos quêtes spirituelles. Leur sens, leur valeur résonnent intuitivement en nous, mais nous nous demandons souvent comment passer de la parole aux actes : comment transformer ces mots en une pratique concrète, sensible. En ces temps de conflits et d’incertitudes, cet exercice prend tout son sens. La paix dans le monde commence avec chacun de nous, et nous pouvons imaginer différentes façons de manifester ces valeurs de manière réfléchie et judicieuse. Les enseignements proposés ici puisent dans les traditions bouddhiques de l’Est, mais ce qui les caractérise n’est ni oriental, ni occidental. Ils sont pragmatiques. Ils nous demandent : qu’est-ce qui fonctionne? Qu’est-ce qui libère l’esprit de l’ignorance et de la souffrance? Qu’est-ce qui amène la compassion dans nos cœurs?


Ce pragmatisme éclaire également une question qui taraude les différentes traditions depuis la nuit des temps : comment entretenir des opinions fortement divergentes dans un contexte plus large d’unité, au-delà de la discorde et de l’hostilité? La réponse revêt une importance vitale, surtout à cette époque de conflits souvent violents entre courants religieux.



PUISSENT TOUS LES ÊTRES TROUVER LE BONHEUR


Les termes maitri (sanskrit) et metta (pali) signifient « amour bienveillant » ou « amour attentionné ». Ils font référence à une attitude amicale, à un cœur généreux. Lorsque notre cœur est rempli d’amour bienveillant, nous n’avons qu’un souhait : que tous les être trouvent le bonheur. Cet amour diffère de celui que l’on ressent souvent, qui est teinté de désir ou d’attachement. Mû par une profonde générosité, metta exprime une attention, une bonté qui n’attend rien en retour : « je t’aime si tu m’aimes », « je t’aime à condition que tu agisses comme ceci ou comme cela »… L’amour bienveillant, dépouillé de toute mauvaise intention, émerge toujours d’un cœur pur.


L’un des aspects particuliers de metta est qu’il ne fait aucune distinction entre les êtres. Lorsque notre amour comporte une part de désir, il ne peut être dirigé que vers un nombre limité de personnes. Nous pouvons aimer et désirer une, deux, trois personnes à la fois, peut-être plusieurs personnes à la suite, mais qui peut éprouver du désir pour tous les êtres?


L’amour bienveillant livre un message fort simple, à nous-mêmes et aux autres : « Sois heureux. »

L’amour bienveillant, quant à lui, est extraordinaire précisément parce qu’il est universel. Personne n’est laissé pour compte. Lorsque nous rencontrons des êtres qui ont développé cette capacité à un très haut degré, comme le Dalaï-Lama, par exemple, nous ressentons leur immense bonté envers toutes les existences. L’amour bienveillant livre un message fort simple, à nous-mêmes et aux autres : « Sois heureux. » C’est une ouverture du cœur que le poète japonais Issa (1763-1828) exprime avec éloquence : « À l’ombre des cerisiers en fleurs — il n’est plus d’étrangers. »


Même si nous n’arrivons pas à vivre cet état d’amour en permanence, par la pratique, nous pouvons nous y connecter fréquemment.



PRATIQUER L’AMOUR BIENVEILLANT POUR SOI


La pratique méditative suivante nous aidera à développer metta, en commençant par nous-mêmes.


Commencez par vous asseoir confortablement. Tout en maintenant une image ou un sentiment de vous-même dans votre esprit, répétez lentement ces phrases, ou des phrase semblables : puissé-je être heureux, puissé-je être en paix, puissé-je me libérer de la souffrance. Il ne s’agit pas d’une affirmation, mais plutôt de l’expression d’une intention bienfaisante. Concentrez votre esprit sur cette intention ; ainsi, peu à peu, elle deviendra une force puissante dans votre vie.


Cette pratique semble simple, mais elle peut s’avérer ardue. En tournant votre attention vers l’intérieur, en exprimant le souhait d’être heureux, il se peut que vous rencontriez beaucoup de jugements, que vous vous sentiez indigne de cet amour. Procédez alors avec délicatesse, comme si vous teniez un enfant dans vos bras. Un ancien poème samouraï japonais ne dit-il pas : « De mon esprit, je me fais un ami »?



PRATIQUER L’AMOUR BIENVEILLANT POUR UN BIENFAITEUR


Dirigeons ensuite ces mêmes souhaits vers un bienfaiteur, quelqu’un qui nous a aidés d’une façon ou d’une autre : un parent, un enseignant, ou même quelqu’un que nous ne connaissons pas personnellement, mais dont la vie a eu une influence positive sur la nôtre. Une personne qui avait du mal à se connecter à l’amour bienveillant a raconté qu’elle y arrivait facilement lorsqu’elle pensait à son chien, un être qui l’aimait inconditionnellement. Les bienfaiteurs peuvent prendre toutes sortes de formes !


Pour cette étape de la pratique, invoquez cet être dans votre esprit, comme si vous lui parliez directement, et dirigez votre intention de metta vers lui ou elle : sois heureux, sois en paix, sois libre de la souffrance. Cette étape est souvent plus facile que la première, car notre cœur est déjà ouvert aux personnes qui nous ont aidés.



PRATIQUER L’AMOUR BIENVEILLANT POUR TOUS LES ÊTRES


Passons ensuite à d’autres catégories de personnes : nos proches, puis des personnes neutres, pour qui nous n’éprouvons pas de sentiments particuliers, puis enfin nos « ennemis », des personnes difficiles. Finalement, offrons de l’amour bienveillant à tous les êtres, où qu’ils soient : puissiez-vous être heureux, puissiez-vous être en paix, puissiez-vous vous libérer de la souffrance.


Il est important d’avancer à son propre rythme. Certaines catégories seront peut-être plus faciles que d’autres. Allez-y une étape à la fois.


Cette pratique peut se faire avec une certaine intensité, comme, par exemple, dans la solitude d’une retraite de méditation. Vous pouvez aussi l’intégrer à votre pratique quotidienne à la maison, ou même à des activités de tous les jours. Quelles que soient les circonstances, elle aura un impact sur votre rapport aux autres.


Faites l’expérience suivante : la prochaine fois que vous irez faire une course, que vous serez coincé dans la circulation ou que vous ferez la queue au supermarché, plutôt que de penser aux tâches qui vous attendent, profitez-en pour envoyer des souhaits d’amour aux gens qui vous entourent. Il est fort probable que vous ressentiez alors une transformation immédiate et remarquable : une connexion plus forte, une présence plus profonde.


Lorsque j’ai commencé à pratiquer metta, j’ai vécu une expérience qui m’a beaucoup appris sur mon esprit et ma relation à autrui. Je pratiquais l’amour bienveillant envers une personne neutre — même si je ne savais pas exactement ce que signifiait « personne neutre ». Mon maître, Anagarika Munindra (1915-2003), m’avait simplement invité à choisir une personne de mon entourage qui n’évoquait aucun sentiment particulier en moi, ni positif, ni négatif.


J’étais en Inde et, au petit monastère où je logeais, il y avait un vieux jardinier que je voyais tous les jours, mais auquel je pensais rarement. Il faisait simplement partie du décor. J’ai d’abord été frappé par le nombre de personnes qui, comme lui, traversaient mes journées ; des tas de gens pour qui j’éprouvais des sentiments totalement neutres. Ce fut une vraie révélation.


Chaque jour pendant des semaines, j’ai visualisé ce vieux jardinier pendant ma méditation, répétant : « Puisses-tu être heureux, puisses-tu être en paix, puisses-tu te libérer de la souffrance. » Après un certain temps, j’ai commencé à ressentir une grande bonté pour lui et, chaque fois que je le croisais, je sentais mon cœur s’ouvrir. Ce fut un point tournant dans ma pratique. J’ai compris que j’avais le pouvoir de choisir ce que je ressentais envers une personne, et que ce sentiment, au final, ne dépendait ni d’elle, ni de son attitude, ni de la situation. Le jardinier n’avait pas changé, mais grâce à ma pratique et à ma nouvelle compréhension, mon cœur commençait à se remplir de sentiments de bonté et de sollicitude sincères.



C’est un amour inconditionnel qui ne peut que jaillir d’un cœur généreux.


QU’EST-CE QUI MÈNE AU TRIOMPHE DU CŒUR ?


Cette anecdote nous offre une leçon précieuse sur le pouvoir persistant de l’amour bienveillant. Comme il ne dépend pas de qualités particulières chez l’autre, il ne se transforme pas aisément en mauvaise volonté, en colère ou en irritation, comme cela est souvent le cas avec l’amour-désir ou l’amour-attachement. C’est un amour inconditionnel qui ne peut que jaillir d’un cœur généreux. Cependant, tout en reconnaissant la pureté et la puissance de ce sentiment, il se peut que nous craignions de ne pas avoir la capacité de le vivre. Mais metta n’est pas réservé aux Dalaï-Lama ou aux Mère Teresa de ce monde. Nous pouvons tous y goûter, et apprendre à le manifester. Comment ?


Il y a quelques années, le Harvard Medical Journal a publié un article au sujet d’un médecin tibétain, Tenzin Chodak, qui avait été le médecin personnel du Dalaï-Lama. En 1959, le Dr Chodak fut emprisonné par le régime chinois. Pendant dix-sept des vingt et une années de son incarcération, il fut battu et torturé, physiquement et psychologiquement, tous les jours. Sa vie était constamment menacée. Incroyablement, ces années d’horreurs ne laissèrent sur lui pratiquement aucun signe de stress post-traumatique.


Dans l’article, le Dr Chodak donne quatre sages conseils, quatre pratiques qui lui ont permis non seulement de survivre — il existe toutes sortes de moyens de survivre aux horreurs —, mais de faire triompher son cœur. Dans sa courte biographie, Claude Levenson le décrit ainsi : « Le Dr Chodak pouvait sembler totalement anodin — jusqu’à ce que vous croisiez son regard. C’était le regard de quelqu’un qui a tout vécu et qui a su voir au-delà des souffrances qui lui ont été infligées, au-delà du mal et des abus dont il a été témoin, qui a su exprimer une compassion infinie envers ses semblables. »



QUATRE CONSEILS POUR LES TEMPS DIFFICILES


Tout d’abord, placer toute situation en contexte. Comme le Dalaï-Lama, qui fait souvent remarquer que nos ennemis nous enseignent la patience, le Dr Chodak considérait ses ennemis comme des professeurs spirituels, qui l’amenaient à l’endroit le plus sage, le plus compatissant en lui, ce qui lui a permis de voir que même dans les pires circonstances, la grandeur humaine, la grandeur du cœur peuvent se manifester. Bien sûr, cela est facile à dire ; encore faut-il l’appliquer dans les moments difficiles.


Deuxièmement, ne pas oublier que nos ennemis, les personnes difficiles, sont des êtres humains comme nous. Le Dr Chodak savait que personne n’échappe à la condition humaine. Selon la loi du karma, toutes nos actions entraînent des conséquences en fonction de l’intention qui les sous-tend. Les personnes qui agissent avec cruauté envers nous vivent dans des conditions douloureuses, tout comme nous, et créent un mauvais karma qui entraînera des souffrances dans leur vie future.


Mais ce serait une erreur de considérer le karma comme une vengeance cosmique. Au contraire : la condition humaine universelle, vue pour ce qu’elle est, peut être la source d’une infinie compassion. Le Dalaï-Lama a dit : « Vos ennemis peuvent être en désaccord avec vous, vous faire du mal, cependant ils sont humains, comme vous. Eux aussi ont le droit de ne pas souffrir, de trouver le bonheur. Si votre empathie peut s’étendre jusqu’à eux, alors elle est compassion sincère, non discriminante. » Si nous comprenons que le karma — le fait que l’on récolte les fruits de nos actions — est un véhicule de la compassion, nous saurons vivre avec plus de sagesse. Personne ne peut se soustraire à la grande loi karmique des causes et des effets.


L’amour bienveillant offre, à nous-mêmes et aux autres, ce simple souhait : « Sois heureux. »


Troisièmement, abandonner l’orgueil et la suffisance. Ces attitudes, qui surgissent rapidement en situation de conflit, ne font qu’exacerber le problème. Pour autant, le propos n’est pas d’adopter une fausse humilité ou une attitude sacrificielle. Il s’agit de ne pas se placer au-dessus des autres, ni dans nos relations interpersonnelles, ni dans l’intimité de notre propre psyché.


Une histoire de la Chine ancienne tire leçon du monde naturel pour illustrer les bienfaits d’une sincère humilité :


Le sage Chuang Tzu se promenait avec son disciple. Alors qu’ils passaient devant un vieil arbre racorni, aux branches toutes tordues, le disciple dit : « Cet arbre est sans valeur, on ne peut rien en tirer. » Chuang Tzu répliqua : « C’est pourquoi il est si vieux. Tout le monde s’entend pour dire qu’il est utile d’être utile. Personne ne voit combien il est utile d’être inutile. »


Le Dr Chodak attribue sa survie au fait qu’il a rejeté toute suffisance, toute attitude moralisatrice. Voilà un enseignement qui peut nous servir tout au long de notre vie.


En dernier lieu, ce qui a permis à son cœur de triompher, ce que nous devons nous-mêmes comprendre, c’est qu’on ne peut pas mettre un terme à la haine par la haine. Seul l’amour peut l’éradiquer. La plupart des traditions spirituelles reconnaissent cette vérité. En situation de conflit, l’amour bienveillant et la compassion grandissent lorsque nous comprenons que c’est de là que jailliront les réponses les plus bénéfiques, les plus efficaces.


Parviendrons-nous à pratiquer metta dans nos vies ordinaires? Lorsque quelqu’un se mettra en colère contre vous, lorsque vous vivrez une difficulté, rappelez-vous que ces situations elles-mêmes peuvent engendrer patience et amour. Profitez de ces moments pour voir ce que la grandeur du cœur peut accomplir, pour comprendre que nous sommes tous soumis à la condition humaine, pour laisser tomber l’orgueil, et pour voir qu’au final, seul l’amour peut vaincre la haine et l’inimitié.




Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°21 (Printemps 2022)

Traduction : Sylvie Gauthier


 

Joseph Goldstein a étudié la méditation bouddhique pendant de longues années en Inde, selon l’enseignement prestigieux de Sri Anagarika Munindra. Il se consacre à sa transmission aux États-Unis et dans le monde. Il a co-fondé, avec Jack Kornfield et Sharon Salzberg, l’Insight Meditation Society, un grand centre de méditation vipassana.

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