Le souci du vivant à l’épreuve de la fragilité sociale
- Sagesses Bouddhistes
- 14 mai
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À l’heure où les communautés bouddhistes approfondissent leur réflexion écologique, Eric Salaün moine zen de la tradition Soto, rappelle qu’une écologie fidèle au dharma ne peut se penser à distance de la précarité, de l’exclusion et de la souffrance sociale. Fort de son expérience auprès de publics vulnérables, il plaide pour une attention qui relie soin du vivant, présence à autrui et transformation intérieure.
Propos recueillis par Jérôme Neu Lacombe
. Vous avez travaillé auprès de personnes en grande précarité, en prison ou en situation de forte vulnérabilité. Qu’est-ce qui vous a conduit vers cet engagement ?
Eric Salaun. Je voulais affronter les questions sociales, économiques et humaines de mon temps, et ne pas laisser la pratique spirituelle à distance du réel. À l’époque, je proposais déjà des programmes autour de l’intelligence émotionnelle, des cercles de parole et de la méditation. Or ces approches restent souvent réservées à des publics favorisés. Il m’a semblé juste de les rendre accessibles à celles et ceux qui n’y ont presque jamais accès. Cette démarche était pleinement cohérente avec mes vœux. J’y voyais une manière concrète de semer des graines de présence, de bienveillance et d’ouverture.
Le contact avec ces réalités a-t-il transformé votre compréhension de l’enseignement bouddhique ?
Il ne l’a pas transformée au sens strict, mais il l’a approfondie. Les enseignements ont cessé d’être des idées générales pour devenir une expérience vécue. J’ai vu de près la détresse, la confusion, la colère, mais aussi l’aspiration au changement, le désir de paix intérieure, la possibilité d’un apaisement. Cela a rendu très concret, pour moi, ce dont parle le Bouddha. J’ai surtout compris qu’être bouddhiste ne consiste pas à s’en revendiquer, mais à incarner les enseignements dans des situations complexes, parfois tendues. Dans ces rencontres, j’ai aussi fait l’expérience d’une humanité commune très profonde.
La sensibilité écologique grandit dans les communautés bouddhistes. Est-ce une orientation dans laquelle vous vous reconnaissez ?
Oui, naturellement. Prendre soin du vivant me paraît fondamental. Nous avons une responsabilité envers cette planète qui nous porte et nous nourrit. Mais cette conscience ne peut pas être seulement conceptuelle : elle naît aussi de l’attention. Pour moi, l’écologie passe par une capacité d’émerveillement. Voir un arbre, sentir le vent, entendre le silence, percevoir la fragilité du vivant : tout cela transforme le regard. Le problème, c’est que nous vivons souvent coupés de cette expérience immédiate, absorbés par nos pensées et par l’agitation. Retrouver une qualité de présence, c’est déjà entrer dans une relation plus juste au monde naturel.
Comment articulez-vous cette préoccupation écologique et l’attention à la souffrance sociale ?
Je ne les oppose pas. Pour moi, elles relèvent d’un même engagement. Prendre soin des personnes, c’est déjà prendre soin du vivant ; prendre soin du vivant, c’est aussi s’interroger sur les conditions concrètes d’existence des plus fragiles. Les deux sont interdépendants. Quand on rejoint les personnes à l’endroit du cœur, derrière les façades ou les défenses, il y a souvent une sensibilité bien plus grande qu’on ne l’imagine. Encore faut-il redonner à chacun un sentiment de dignité, de valeur, de responsabilité. Il y a là une écologie intérieure et une écologie extérieure qui se répondent.
Que vous apporte l’enseignement bouddhique pour penser ensemble le soin du vivant et l’attention aux plus fragiles ?
Le bouddhisme rappelle que toute vie est précieuse et vulnérable. Il invite à élargir le regard à tous les êtres sensibles, sans cloisonner les souffrances. En pratique, cela demande de dépasser nos réflexes de peur, d’évitement ou de jugement face à la grande précarité. Il est souvent plus facile d’éprouver de la bienveillance pour les proches que pour ceux dont la présence nous déstabilise. La pratique aide justement à ne pas faire de catégories trop étanches. Elle nous ramène à des valeurs profondes : compassion, vigilance, respect de la vie. Dès lors, il ne s’agit pas de choisir entre l’environnement et les plus fragiles, mais de tenir ensemble les deux exigences.
Un monastère peut-il se penser comme “laboratoire écologique” sans réfléchir en même temps à la pauvreté ou à l’exclusion ?
Je constate que beaucoup de communautés bouddhistes ont une réelle sensibilité écologique et cherchent à réduire leur empreinte, parfois de manière inventive. En revanche, les liens concrets avec les personnes en situation de précarité restent rares. Ces mondes se rencontrent peu. Les personnes en grande difficulté ne fréquentent généralement pas les monastères, et les communautés ont peu de contacts avec elles, hormis certains contextes particuliers comme l’aumônerie en prison. C’est sans doute une limite. Il serait intéressant d’inventer des formes d’accueil ou de partage plus ouvertes, même ponctuelles. Un lieu de pratique gagne en cohérence lorsqu’il relie son souci de la terre à une attention effective aux fragilités humaines.
Comment une écologie bouddhiste peut-elle garder ouverte la question de la souffrance sociale ?
En refusant les oppositions simplistes. Les personnes en précarité ne sont pas indifférentes à l’écologie ; elles sont souvent contraintes par leurs moyens. On peut rouler dans une vieille voiture polluante sans l’avoir choisi. On peut aussi, faute de ressources, développer des formes très concrètes de sobriété : réparer, réutiliser, économiser, mutualiser. Bien sûr, lorsque l’on est en mode survie, l’écologie n’est pas toujours prioritaire. Mais pauvreté ne veut pas dire inconscience. C’est pourquoi l’écologie ne peut pas devenir une morale punitive ni une affaire réservée aux plus aisés. Elle doit passer par l’éducation, la compréhension, la sensibilisation à la beauté comme à la fragilité du monde. Et elle doit rester inséparable de la bonté et de la compassion. Ouvrir les lieux de pratique est une chose ; ouvrir les cœurs est sans doute plus décisif encore.

Éric Myoken SALAUN est un moine zen de la tradition Soto, élève de Maître Kosen. Instructeur de méditation laïque (MBSR), sophrologue, il est formateur dans l’association Mindfulness Solidaire qui intervient auprès de différents publics : détenus, migrants, travailleurs sociaux, personnels de santé et personnes sans domicile fixe.






