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  • Photo du rédacteurSagesses Bouddhistes

Avec les femmes détenues

Eliane et Graziella animent l’aumônerie bouddhiste au sein des murs de la prison des femmes de Rennes,

La loi française donne aux personnes immobilisées dans les hôpitaux ou les établissements pénitenciers un droit fondamental d’accès au culte. À l’instar des autres cultes, catholique, protestant, orthodoxe, juif, musulman et Témoins de Jéhovah, des aumôneries bouddhistes se sont mises en place. Une histoire récente puisque l’organisation des aumôneries par la fédération UBF a démarré en 2009.

Eliane et Graziella animent l’aumônerie bouddhiste au sein des murs de la prison des femmes de Rennes, l’unique centre de détention en France réservé exclusivement aux femmes. Elles livrent ici une réponse commune à nos questions.




Sagesses Bouddhistes : Depuis un an, vous rencontrez dans le cadre du culte bouddhiste les femmes détenues de la prison de Rennes. Comment s’est passée votre arrivée ?


Il nous a fallu d’abord apprivoiser l’environnement, les contacts avec l’administration, les surveillants, pour que l’entrée dans la prison soit facilitée… Tout cela demande un peu de temps. Nous avons découvert une hiérarchie militaire : lieutenants, capitaines, etc. Il y a des surveillants, des chefs de service, des chefs de détention…

À Rennes plus particulièrement, les surveillantes en contact avec les détenues sont uniquement des femmes.

Nous travaillons avec la surveillante qui assure la liaison avec les différents représentants des cultes, pour donner les horaires, informer les détenues et planifier les salles disponibles (*). Cette surveillante, par exemple, peut aller voir si les personnes qui viennent habituellement pour le « culte » – des femmes peuvent s’intéresser à plusieurs cultes, qu’ils soient bouddhiste, catholique, juif, musulman, etc. – sont décidées à venir : elle peut donc inviter des détenues à participer, en restant dans un rôle d’information.


L’établissement de Rennes est un centre de détention. Pourquoi est-il important de faire la distinction avec une maison d’arrêt ?


Parce que les prévenues, dont certaines sont parfois en attente de jugement ou d’appel, sont en maison d’arrêt avec de courtes peines (c’est-à-dire moins de deux ans). Elles ont des dispositions et des problématiques très différentes des détenues, qui sont donc en centre de détention, avec de longues peines. L’ambiance entre centre de détention et maison d’arrêt est vraiment différente.

En centre de détention, les choses sont claires : il y a une forme d’incertitude qui a disparu. Le jugement est rendu, tout ce qui est de l’ordre d’un appel de la décision possible est épuisé, il y a donc une forme de projection qui peut se faire et les femmes peuvent commencer à envisager le futur. Très souvent en centre de détention, ce sont de longues peines – il y a des personnes qui viennent au culte et qui en ont pour 10, 20, 30 ans, et qui ressortiront bien plus âgées. Elles peuvent se dirent : « Pendant 2, 3 ou 4 ans de peine, je peux envisager une formation, par exemple, ou un travail de thérapie avec des psychologues. »

Les femmes que nous avons en face de nous – nous ne voyons qu’une petite partie des environ 230 détenues – ne sont pas bouddhistes, pas forcément. Elles sont intéressées par l’approche bouddhiste, sauf exception, et ont la liberté d’aller à tous les cultes qu’elles souhaitent. C’est le cas de certaines : elles viennent au culte bouddhiste, et au culte catholique, voire protestant.


Qu’est-ce qui motive les détenues à venir ?

Quelquefois il y a de la curiosité, mais il y a une quête, en tout cas. Il n’y a pas de « grandes » méditantes, mais des personnes qui sont intéressées par la méditation et veulent apprendre.



Que leur apportez-vous ?

Nous essayons de leur apporter un temps tranquille, pour qu’elles puissent se poser : elles nous disent que ça leur fait du bien car après les pratiques, elles se sentent plus calmes. C’est tout simplement un peu plus de bien-être. Un aspect sur lequel on essaie de travailler est la dimension corporelle : même avec un peu d’espace de liberté, les corps sont souvent malmenés par un environnement qui reste tout de même limité, contraint. Les cellules font un peu plus de 7 mètres carrés et les portes sont refermées de 19 h jusqu’à 9 h le lendemain matin. Il n’y a pas vraiment autre chose à faire que d’être allongé ou assis.

Alors on débute les pratiques par de petits mouvements, qu’on pourrait appeler des mouvements de prise de conscience du corps. Il faut l’étirer un peu, l’étendre. Quand nous le pouvons, nous faisons un peu de marche méditative qui permet de comprendre ce rapport au corps important.

« Le temps de l’aumônerie contient une pratique de conscience corporelle, une pratique de la méditation, la lecture d’un texte et un temps de partage. »

Comment se déroule l’aumônerie ?

On est dans une toute petite pièce, elles arrivent, on se salue, on s’installe, on attend cinq ou dix minutes que les autres personnes arrivent éventuellement, et on parle un peu de ce qui se passe. C’est important.

En général, nous faisons des méditations guidées et aussi un petit enseignement : on se donne à réfléchir sur un texte, un livre.

Actuellement, notre position est de ne pas dérouler des enseignements structurés mais d’essayer de partir des expériences des détenues pour les rattacher et les mettre en lumière avec une notion, un point de l’enseignement. Par exemple, une personne condamnée à une longue peine raconte qu’elle a eu une communication téléphonique avec un membre de sa famille qui l’a vraiment perturbée, sans préciser pourquoi. Elle a raconté son expérience pour comprendre à la fois ce qui s’était passé pour elle (dedans la prison) et pour l’autre (dehors), comprendre à travers cette communication téléphonique sa situation à elle dedans, et celle de l’autre dehors, qui vit les choses dans un autre contexte. Elle est allée marcher en faisant un pas dedans, un pas dehors, dedans/ dehors, etc. : une marche méditative. Après un témoignage comme cela, on peut introduire des notions comme la pensée juste, la concentration juste du Noble Octuple Sentier ou l’interdépendance, mais sans pour autant faire un cours dessus pour l’instant. Nous interrogeons, dans le cadre des échanges, ce que peuvent dire les notions bouddhistes sur l’expérience.

Le temps de l’aumônerie contient une pratique de conscience corporelle, une pratique de la méditation, la lecture d’un texte et un temps de partage.

On peut aborder tous les thèmes mais à partir des expériences des détenues.



Abordez-vous des notions comme le repentir, le pardon, la culpabilité ?

Pas pour l’instant. Nous avons tout notre temps. Elles, comme nous, savons que nous avons parfois plusieurs années devant nous. Aborder le pardon, bien souvent, pour elles, c’est difficile. La culpabilité aussi. Ce sont des sujets extrêmement délicats. La culpabilité peut être tellement forte pour certaines qu’on ne peut rien y faire. Être simplement dans un environnement bienveillant est presque trop difficile pour elles. L’accompagnement peut être d’un autre ressort, avec une psychologue ou une thérapeute qui les aident à porter un regard sur elles-mêmes, et une façon de parler de leurs émotions, de leur situation.

Changer le regard qu’on porte sur les choses passe par la compréhension : l’ignorance est le premier des obstacles – pour rejoindre une notion bouddhiste. Il faut améliorer notre compréhension et diminuer notre ignorance pour changer le regard qu’on porte sur les choses. Et pour nous, avant le repentir ou le pardon, il faut commencer par comprendre.


« Ce sont de belles rencontres, qui nous nourrissent, mais nous interpellent aussi. »

Qu’avez-vous appris au contact des détenues ?

L’importance de l’authenticité. C’est-à-dire que dans les milieux bouddhistes, quelle que soit la tradition, on est un peu avec des personnes qui sont d’accord avec nous, ou convaincues. Même si on exprime certaines choses partiellement, ou avec inexactitude, il y a une forme de consensus. En détention, il n’y a pas de consensus : c’est-à-dire que si l’on commence à expliquer quelque chose, il faut vraiment l’avoir soi-même bien visité, bien expérimenté, bien médité. Elles nous interpellent tout simplement : « Mais pourquoi faites-vous cela ? » Elles veulent savoir quel sens ça a pour nous. Peut-être que dans d’autres religions, établies depuis longtemps dans leurs références culturelles, ça ne se fait pas mais dans l’aumônerie bouddhiste, elles nous interpellent directement sur l’expérience et le sens que ça a pour nous. Si on vient avec quelque chose qui n’a pas de sens, ça ne passe pas ! C’est assez radical. Ça émerge, elles le voient immédiatement comme si elles avaient un radar.



D’où vient cette sensibilité ?

Peut-être que c’est une question de survie, de survie psychologique en tout cas. Dans leur division, les femmes sont une quinzaine environ, avec des personnes qui ne sont pas faciles, avec lesquelles on est toute la journée. Pour elles, il s’agit de repérer, de « sentir » rapidement les personnes. Certaines détenues peuvent être facilement fragilisées par des interventions de détenues plus « malveillantes », pourrait-on dire. Pour se protéger, elles ont besoin d’avoir cette perception un peu plus fine du monde qui les entoure.



Même si la confidentialité des paroles est statutaire dans une aumônerie, comment s’établit la confiance entre elles et vous ?

C’est une question d’expérience. De 9 h à 19 h, les femmes peuvent sortir de leur cellule, dans un espace appelé « division » (environ 15 personnes). Imaginez un couloir dans une cité universitaire, où il y a une petite chambre, et au bout de ce couloir, un espace un peu plus vaste où il y a une cuisine, une douche peut-être un peu plus confortable, etc. Elles peuvent donc se retrouver dans la journée, aller d’une cellule à l’autre, très librement, se voir, et puis elles sortent pour des promenades ou des activités. Celles qui sont « libérables », c’est-à-dire en fin de peine, et qui ont la confiance du personnel, peuvent par exemple aller visiter le Mont-Saint-Michel, faire de l’aviron : des activités extra-carcérales leur sont proposées.

Ces expériences rebondissent à l’aumônerie dans la mesure où les détenues sont contentes de nous en parler ou de livrer d’autres ressentis. C’est un signe de confiance qu’elles nous parlent de ce qu’elles ont vécu, et que nous ayons ces échanges libres sur des sujets comme l’état de santé, les sorties, les parloirs, etc. Ce climat de confiance est très important.

Ce qui nous a probablement aidé à gagner cette confiance est que nous avons pu dire certaines choses sur l’inter-être, tel que nous l’entendons dans la tradition du Village des Pruniers : bien sûr, il y a une différence, nous sommes de l’autre côté des barreaux, mais quelque part, parler de l’inter-être c’est faire comprendre que nous sommes reliées, c’est partager nos expériences et nos difficultés avec elles comme nous le faisons depuis le binôme de l’aumônerie. C’est à partir de là que la confiance s’est créée. Et puis, surtout, il faut savoir se taire : ce qui est confié ne doit pas sortir de notre cercle de confidentialité. Un peu comme en thérapie, le cercle dans lequel nous sommes est un cercle de confidentialité – même si ce n’est pas la même chose. Mais ce qui est dit ne sort pas.

La confiance s’établit dans le cadre des échanges mais aussi et surtout après, avec la confidentialité qui se maintient. Puis, on commence à se donner des nouvelles des unes et des autres.

Ce qui apparaît comme important, c’est la qualité d’écoute, sans jugement, et c’est le mot qui revient chez elles : c’est un espace où elles ne se sentent pas jugées. Les faits sont les faits. On ne revient pas dessus, on ne leur pose pas de questions sur ce qui les a amenées à être incarcérées, mais on peut changer le regard que l’on porte sur la situation. C’est l’impermanence, c’est toujours en changement.



↑ (*) La prison de Rennes a été construite vers les années 1870 et n’a pas, comme dans les prisons « modernes », de salle de culte polyvalente. Mise à part une chapelle réservée pour le culte catholique, les autres cultes se dispersent dans des salles aménagées pour l’occasion et qui n’excèdent pas 9 mètres carrés, un espace qui devient trop petit au-delà de cinq ou six personnes assises en méditation.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°4 (Automne 2017)



 


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