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Et Bouddha créa la nonne… Trois femmes disciples du Bouddha qui ont atteint l’Éveil

Présentatrice de l’émission : Sandrine Colombo, Invitée : Danièle Masset 

Interview extraite de l’émission Sagesses Bouddhistes du 5 décembre 2010


Danièle Masset étudie les anciens textes bouddhiques, indiens et tibétains, et notamment les textes poétiques. Auteure d’une thèse sur les images de la nature dans la poésie bouddhique, en particulier dans les chants de Milarépa, elle est la première à avoir traduit en français les Therigâtha, poèmes du canon pâli.


Danièle Masset - ÉMISSION "SAGESSES BOUDDHISTES"

En fondant une communauté de nonnes, le Bouddha a reconnu les aptitudes religieuses et spirituelles des femmes, ce qui dans l’Inde du ier millénaire avant notre ère était loin d’aller de soi. C’est à ces femmes, les premières nonnes bouddhistes, que nous nous intéressons dans cette interview menée dans l’une des émissions télévisées de Sagesses Bouddhistes.


Sandrine Colombo : Le bouddhisme et les femmes au temps du Bouddha : sur quels documents peut-on s’appuyer ?

Danièle Masset : L’époque du Bouddha pourrait correspondre approximativement au ve siècle avant notre ère. Les savoirs occidentaux des xixe et xxe siècles ont eu tendance à parler du vie siècle, cependant de nouvelles découvertes relativement récentes ont mené à « rajeunir » le Bouddha : on estime donc actuellement qu’il aurait plutôt quitté ce monde vers l’an 400, voire même dix ou vingt ans plus tard.

Il existe donc des textes qui figurent dans le canon pâli et sont considérés comme étant les plus anciens : ils sont très intéressants car ils nous prouvent que le bouddhisme a accordé dès l’origine une grande attention aux femmes — leur a été consacrée une littérature spéciale puisqu’il existe dans ce canon pâli six ouvrages qui leur sont spécialement dédiés, dont trois sont des textes de Vinaya, qui ont trait à la discipline que les nonnes bouddhistes doivent apprendre à respecter, tandis que les trois autres ont trait à l’expérience spirituelle des femmes. Les Therigâtha sont l’un de ces trois ouvrages.


Quelle est la place des femmes à l’époque, et dans la société, et dans la religion ?

On peut dire que c’est très simple, puisque la place d’une femme revient à être près de son mari, et à y rester. Autrement dit, dans la société indienne de l’époque, les femmes n’ont pas d’existence indépendante : elles dépendent soit de leur père, soit de leur mari, soit de leur fils si elles ont le malheur d’être veuves. Cette dépendance est perceptible jusque dans le domaine religieux puisque dans le brahmanisme, qui est la religion dominante en Inde à l’époque du Bouddha, la femme n’a pas d’existence religieuse autonome, elle n’existe que comme partenaire rituelle de son mari. C’est en fait l’obéissance à son époux qui est son principal devoir religieux.

En créant une communauté de nonnes dans laquelle les femmes peuvent se consacrer à une vie religieuse en dehors de tout époux, on peut dire que le Bouddha a rompu avec une tradition bien ancrée, même s’il existait à son époque certains mouvements ascétiques dans lesquels les femmes étaient admises ; la présence des femmes, toutefois, n’y était pas du tout reconnue au même titre que dans le bouddhisme.


Selon la légende, selon la tradition, il aurait créé cette communauté à contrecœur et sur les instances de sa tante Mahapajapati Gotami

Le Bouddha a donc créé une communauté de nonnes : comment cela s’est-il déroulé ?

Bouddha n’a pas créé cette communauté immédiatement après son Éveil, comme il avait pu le faire avec celle des moines, mais quatre ans après : selon la légende, selon la tradition, il aurait créé cette communauté à contrecœur et sur les instances de sa tante Mahapajapati Gotami, qui l’avait elle-même élevé – elle était la sœur de la reine Maya, les deux sœurs avaient épousé le même homme, c’est-à-dire le roi Suddhodana, et Maya était décédée une semaine après avoir donné naissance à un petit garçon qui n’était autre que le futur Bouddha. C’est donc Mahapajapati Gotami qui élève cet enfant. Ensuite, celui-ci grandit, il devient un bouddha, puis le roi meurt, et Mahapajapati désire entrer dans la communauté religieuse qui a été fondée par son neveu et qui à cette époque ne comprend que des hommes. Mais elle se heurte à plusieurs refus successifs du Bouddha ; elle trouve néanmoins un intercesseur, Ananda, qui appartient à la même famille que le Bouddha et Mahapajapati : à l’époque, il est un jeune moine et c’est sur ses instances que, finalement, le Bouddha accepte de créer une communauté de nonnes, mais non sans réticences. Le Bouddha impose à Mahapajapati de respecter et de faire respecter ensuite huit préceptes fondamentaux qui règlent les relations de la communauté des nonnes avec la communauté des moines.


Pouvez-vous nous en dire davantage sur ces huit préceptes ?

Le premier précepte donne le ton d’emblée : toute nonne, fût-elle ordonnée depuis cent ans, doit le respect à tout moine, fût-il ordonné du jour même. Nous avons donc vraiment ici un principe d’inégalité qui est instauré d’emblée.

Les préceptes suivants sont des préceptes relativement techniques concernant des usages et procédures spécifiques à la communauté religieuse. Sans rentrer dans plus de détails, ce que l’on peut retenir néanmoins c’est que, pour toutes ces procédures, la communauté des nonnes n’est pas autonome : toutes les activités et toutes les décisions prises par la communauté des nonnes doivent être contrôlées par la communauté des moines.

Enfin, les derniers préceptes reviennent sur cette notion d’inégalité entre moines et nonnes puisqu’une nonne n’a jamais le droit de réprimander un moine, même si son comportement est répréhensible. De plus, les nonnes n’ont pas le droit d’enseigner aux moines alors que les moines ont le droit, voire le devoir, d’enseigner aux nonnes.


Comment expliquer ce décalage ?

On peut penser que le Bouddha s’est conformé tout simplement aux usages de son temps : il n’a pas voulu choquer ses contemporains, il a donc fait respecter jusque dans le cadre de la communauté cette notion de supériorité masculine.


La compétence religieuse de ces femmes : le Bouddha leur reconnaît l’égalité sur ce plan-là, en tout cas au niveau spirituel. Elles peuvent atteindre l’Éveil de la même façon que les hommes avec les mêmes méthodes. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ces méthodes ?

Tout d’abord et avant tout, il s’agit de la pratique intensive de la méditation, mais aussi du respect rigoureux des règles monastiques, ainsi que l’écoute et la mémorisation des enseignements.

Le respect des règles monastiques est d’autant plus important qu’à l’époque la vie religieuse est considérée comme étant le seul moyen d’atteindre l’Éveil. Donc, les femmes qui ne sont pas religieuses (les femmes laïques) peuvent espérer accumuler des mérites, notamment en pratiquant le don, et obtenir une renaissance lors de laquelle elles pourront devenir religieuses (ou religieux) et ainsi progresser vers l’Éveil.


Quel type d’Éveil peuvent-elles atteindre ?

Dans le bouddhisme ancien, il est appelé « Éveil des Auditeurs », c’est-à-dire l’Éveil des disciples, qui doit être distingué de l’« Éveil d’un parfait Bouddha ». L’Éveil des disciples consiste à devenir arhat – un terme que l’on peut traduire par « méritant » mais qu’on peut aussi bien garder tel quel. Les arhats sont libérés du cycle des existences mais sont en même temps dépourvus de certaines qualités telles que l’omniscience, et c’est parce qu’ils sont dépourvus de ces qualités qu’on ne les considère pas comme des bouddhas.

Dans ce bouddhisme ancien, les disciples ne peuvent pas faire aussi bien que le maître mais les femmes, en revanche, peuvent faire aussi bien que les hommes et devenir arhat tout aussi bien qu’eux.


Peut-on citer justement l’exemple d’une femme (avec les textes dont vous parliez au début, les Therigâtha) qui a pu atteindre cet état d’arhat ?

Je vais citer justement un poème qui est très représentatif des controverses qui pouvaient parfois exister, quant à savoir si les femmes pouvaient atteindre l’Éveil. C’est un poème qui se présente comme un dialogue entre une religieuse nommée Soma et Mara qui, dans les textes bouddhiques, est le grand tentateur, celui qui vient faire obstacle à tous ceux qui sont sur le point d’atteindre l’Éveil. Les paroles de Mara à Soma sont les suivantes :

« Cet état que les sages se proposent comme but

Et dont l’obtention est si difficile,

Une femme n’ayant qu’une once de sagesse

N’est pas capable d’y atteindre. »


La réponse de Soma est la suivante :

« Que nous importe la condition de femme

Si l’esprit est bien concentré,

Si la connaissance est celle d’un être ayant de la doctrine une juste vision ;

D’où qu’elle vienne, la jouissance a été mise en échec,

La masse des ténèbres est transpercée.

Sache donc, ô malin,

Que tu es vaincu, toi l’agent de la mort. »


On voit donc que Mara parle sans doute comme parlaient beaucoup de contemporains du Bouddha ; Soma, en revanche, revendique hautement son aptitude à atteindre l’Éveil – et effectivement elle l’atteint puisque les expressions qui sont employées dans la dernière stance nous prouvent qu’elle a atteint l’état d’arhat et qu’elle a bien reconnu le tentateur, le malin, Mara, qui est vaincu exactement comme il avait été vaincu par le Bouddha lors de la nuit de l’Éveil, à Bodhgaya.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°4 (Automne 2017)


 


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