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  • Photo du rédacteurSagesses Bouddhistes

Voyage au cœur de l’Himalaya

Texte Dominique Butet, Philippe Judenne | © Photos : Olivier Adam


À la suite d’un voyage en 2008 qui leur permit d’établit un contact fort avec les nonnes bouddhistes de l’Himalaya, Olivier Adam et Dominique Butet décident de raconter le quotidien de ces femmes à travers le reportage photographique et l’écriture. Ils retrouvent régulièrement depuis dix ans ces nonnes dévouées à la pratique, dynamiques et joyeuses, afin de mieux faire connaître aux Occidentaux la vie peu commune de ces femmes mais aussi de les aider matériellement.

Ils rencontrent une réalité culturelle et sociale contrastée, qui pose très vite la question de l’égalité entre les moines et les nonnes, des soutiens apportés par les laïcs et les grands maîtres bouddhistes aux monastères des unes et des autres. Cette situation voit émerger toutefois une émancipation graduelle des nonnes grâce à leur accès à l’éducation, et aux initiatives de grands maîtres comme le Dalaï-lama, le Gyalwang Drukpa et le Karmapa Orgyen Trinley Dorje.

Dharamsala, ville située au nord de l’Inde, était la première étape d’un projet au long cours qui a ensuite mené les deux voyageurs au Népal, au Bhoutan, vers des monastères de nonnes parfois très isolés.


Vue depuis le monastère de Tsechen Choeling - Kaza, Lahaul - Spiti, Inde
Vue depuis le monastère de Tsechen Choeling - Kaza, Lahaul - Spiti, Inde


L’enseignement des nonnes de la tradition gelugpa, une des quatre grandes traditions du Vajrayana tibétain, est bien encadré à Dharamsala, lieu d’implantation historique du gouvernement tibétain en exil et d’un grand nombre de réfugiés. L’arrivée massive de centaines de nonnes tibétaines en exil dans les années 1980 a fait émerger une organisation humanitaire et pragmatique. Dans les années 1990, plusieurs monastères de nonnes commencèrent à proposer des études de philosophie bouddhique et organisèrent des débats philosophiques, débats qui se présentent comme des joutes oratoires où les compétiteurs(trices) assènent et ponctuent leur affirmations et réfutations dans le débat en frappant dans leurs mains. En 1995, elles organisèrent leur première compétition « inter-monastères de nonnes ». C’est alors que la situation se bloque : le Ministère de la religion et de la culture (qui fait partie de l’Administration tibétaine centrale située à Dharamsala) n’a pas l’intention que les nonnes accèdent au diplôme de guéshé [1] et fait valoir qu’aucune d’entre elles n’est pleinement ordonnée. Néanmoins, les nonnes continuèrent d’étudier et certaines d’entre elles achevèrent un cursus de dix-sept années d’études philosophiques ! Impressionné et touché par leur niveau excellent, le Dalaï-lama décida de créer le titre de « guéshéma », une forme féminine du titre gueshé qui n’existait alors pas dans le bouddhisme tibétain, et qui par conséquent était indépendante du consentement des autorités gelugpa.

Finalement, le 22 décembre 2016, vingt nonnes joyeuses et profondément émues, provenant de six monastères de nonnes indiens et népalais, reçurent leur diplôme de guéshéma des mains du Dalaï-lama lui-même. Ces nonnes érudites, qui ont leur homologue féminin dans d’autres traditions tibétaines, seront appelées à enseigner, ouvrant ainsi un nouveau chapitre dans l’histoire du bouddhisme tibétain.



La route se poursuit plus au nord de l’Inde. Ces zones rurales isolées à flanc de montagne, situées à près de 4 000 mètres d’altitude, connaissent de rudes hivers et des conditions de vie difficiles. Sur ces terres de tradition bouddhiste, plusieurs monastères de nonnes se sont implantés au fil du temps, surplombant la vallée du fleuve gelé. De nos jours, le Zanskar en compte dix, dont neuf de tradition gelugpa. Certains regroupent une bonne vingtaine de nonnes, d’autres à peine sept ou huit, les uns ont une école, les autres pas, ou pas encore... Tous les âges, de neuf à plus de quatre-vingts ans, cohabitent dans une énergie collective mêlée à la ferveur religieuse.

Un exemple : Dorje Dzong. La petite communauté de sept nonnes a le projet de construire une école, à une centaine de mètres en contrebas du monastère de nonnes initiale, dont les fondations remontent au xive siècle. Sans relâche, ces femmes pellettent et transportent du sable, façonnent des briques de terre, apportent toute leur aide à l’équipe des ouvriers en place. Les deux moniales les plus âgées, alertes doyennes de quatre-vingt-un ans, assurent, pour leur part, la récolte de l’orge, son lavage dans la rivière et sa mise en sac après séchage : un travail rude pendant lequel elles récitent en continu des mantras.

Les vielles nonnes sont exemplaires : à près de quatre-vingt-sept ans, appuyée sur sa canne, Kunzom Dolma enchaîne à petits pas des circumambulations autour du temple, durant une heure chaque soir. Elle s’arrête de temps en temps pour reprendre son souffle, échangeant quelques mots avec un Palden, un jeune professeur envoyé de Dharamsala pour l’été. Assise devant sa chambre, à toute heure du jour, Tsering Drolkar, à quatre-vingt-trois ans, fait tourner son moulin à prières avec dévotion. Et quand elle écosse des petits pois ou va remplir son bidon d’eau à la source, elle le fait aussi en priant. Tout en elle respire la pratique.

La vallée de Spiti est la véritable « Terre du Milieu » reliant l’Inde au Tibet. Ses récents monastères de nonnes ont bénéficié du soutien d’associations pour ouvrir des écoles pour les femmes, bien que trouver des enseignants (en particulier dans des zones aussi pauvres et reculées) ait toujours été extrêmement difficile. Alors quand les plus jeunes nonnes nous parlent de leur avenir, de leur envie d’approfondir les enseignements, d’avoir des cours d’anglais, elles déplorent le manque de professeurs et évoquent l’idée de partir pour poursuivre leurs études dans un monastère de Dharamsala, mieux structuré, plus citadin surtout…


[1] Guéshé : dans le bouddhisme tibétain, titre décerné à des érudits en scolastique monastique. Ce cursus se déroule sur plus de dix ans, parfois même jusqu’à plus de vingt ans.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°4 (Automne 2017)


 


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