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La Voie du Milieu - Être ici et maintenant

Dernière mise à jour : 10 mars

Par par Roland Yuno Rech | Illustrations Christian Kokon Gaudin 


Sagesses Bouddhistes : Qu’est-ce que la Voie du Milieu ? Est-elle contenue dans l’octuple sentier ?

Roland Yuno Rech : Avant de parler de la Voie du Milieu, il faut se poser la question : « Qu’est-ce que c’est que la Voie ? » Et la Voie ce n’est pas seulement le chemin, c’est aussi le Tao, l’ordre cosmique. Tout notre travail à faire en tant que gens qui cherchons la Voie est de nous éveiller à cet ordre cosmique. Le deuxième aspect de la Voie est le cheminement pour arriver à s’harmoniser avec ce Tao en chinois, le Do en japonais. Il y a deux sens dans la Voie : il y a la Voie « les choses telles qu’elles sont, la réalité, le Dharma, l’ordre cosmique » et puis le chemin que chaque être sensible peut suivre pour essayer d’entrer en harmonie avec ce Tao. C’est tout l’enseignement du Bouddha. Dans ce cas-là, la Voie du Milieu en tant qu’octuple sentier est le chemin qui va nous permettre de nous harmoniser avec la réalité ultime et donc de remédier à toutes les causes de souffrance. Il n’y a pas besoin de mortification, il y a besoin d’Éveil, de sagesse.


L’octuple sentier résume-t-il la Voie du Milieu ?

Bien sûr, c’est le premier sermon du Bouddha à ses anciens compagnons d’ascèse : éviter les deux comportements extrêmes entre la mortification excessive et la recherche du plaisir. Il énonce à ce moment-là l’octuple sentier comme étant la Voie du Milieu qu’il a découverte. Mais la Voie du Milieu n’est pas seulement un juste milieu entre les deux extrêmes, ce sont ces huit pratiques dites « justes » car elles nous libèrent des causes de la souffrance. Nous les résumons dans le zen en trois mots — Kai jo e :

• Les deux premières sont la sagesse : compréhension juste et pensée juste. • Les trois suivantes concernent l’éthique : c’est-à-dire parole, action et mode de vie justes. • Les dernières concernent la méditation, ce que l’on appelle jo dans le zen. C’est-à-dire l’effort, l’attention et la concentration justes.

L'octuple sentier - KAI - JO - E

La Voie du Milieu c’est la voie qui nous permet de nous harmoniser avec l’ordre cosmique, le Dharma que nous voyons traditionnellement avec ses trois aspects : l’impermanence, la vacuité d’un côté et la souffrance qui résulte de la non-acceptation de l’impermanence et de la vacuité. Si on parvient à s’éveiller à la vacuité et à accepter l’impermanence, alors l’Éveil et le nirvana en résultent. Il s’agit des trois sceaux du Dharma qui sont quatre en vérité : la souffrance, l’impermanence, la vacuité et le nirvana.


© Christian Kokon Gaudin

Ce dernier n’est pas comme un paradis après la mort ou un état après le grand Satori. Du point de vue du zen, le nirvana, c’est notre esprit qui abandonne d’instant en instant les trois poisons de l’avidité, de la haine et de l’ignorance et qui ainsi peut accepter les choses telles qu’elles sont, impermanentes et vides d’existence propre. Alors tout est possible, on peut se transformer, évoluer. On peut remédier aux souffrances, les nôtres et celles des autres, et aider le monde à sortir de l’ornière grâce à l’impermanence et à l’interdépendance. L’interdépendance signifie que chacun à sa place peut jouer son rôle dans la libération de la souffrance. Nous sommes un maillon de la chaîne, qui compte d’autant plus si nous avons une vision éveillée qui permet par interaction avec les autres de se propager.


« La compassion ne doit pas se résumer à se mettre à la place de l’autre et éprouver un sentiment de solidarité »

Autour de la compassion

Je crois que la base de la compassion est d’arriver à se libérer de l’emprise de son ego. D’abord, c’est la pratique de la méditation qui permet de lâcher prise avec l’attachement à son petit ego, de s’éveiller à cette réalité profonde du fait que nous ne sommes pas séparés les uns des autres.

Lorsqu’on pratique zazen, on éclaire ses propres illusions. On se rend compte qu’on a en soi la graine de toutes les illusions, de tous les attachements et de toutes les passions. Cela rend un peu plus humble et surtout plus compréhensif envers la souffrance des autres. Je crois que la base de la compassion est d’être capable de se mettre à la place des autres. On peut le faire comme un exercice mais on peut le faire aussi plus spontanément en développant l’empathie. Au-delà du « moi d’abord », elle crée une ouverture d’esprit vers l’autre. Ayant l’expérience en soi de toutes les formes d’attachements qui créent de la souffrance, on peut plus facilement se représenter ce que peut éprouver l’autre. Plus on se connaît soi-même, plus cela aide à comprendre l’autre.

S’éveiller à la réalité de chaque instant, être vraiment ici et maintenant face à l’autre et se demander : « Qu’est-ce qui se passe en ce moment, en moi ? » est très important. Car la compassion ne doit pas se résumer à se mettre à la place de l’autre et éprouver un sentiment de solidarité. Elle doit aussi savoir comment aider l’autre avec sagesse, comprendre ce qui va convenir à la personne pour vraiment lui être aidant.

Souvent, malgré tout ce que l’on a pu ressentir, malgré ce à quoi on a pu s’éveiller, on est repris par ses habitudes. Et je crois qu’il est très important de se demander dans l’ici maintenant : « Que se passe-t-il ? Comment se fait-il que j’aie si peu de compassion pour la situation de cette personne ? » Il est important de mettre le projecteur de la conscience sur les processus qui font obstacle à la compassion et de se rendre compte que l’obstacle est toujours le même : c’est cette construction mentale qui a la vie dure, ce « moi je » qui a peur de se laisser endommager s’il se laisse aller à trop de compassion.

Je ressens cela très fort. J’ai cette facilité à me mettre à la place de l’autre au point que les larmes montent très souvent et que je suis triste dans les situations où des gens sont en grande souffrance. Est-ce aidant pour une personne si je sombre par empathie dans la même souffrance qu’elle ? Peut-être cette sympathie réconfortera la personne parce qu’elle sentira qu’on est vraiment avec elle mais elle a aussi besoin de sentir que l’autre peut lui montrer un chemin pour sortir de la souffrance. À cette étape-là, il est bien de se rappeler les enseignements du Dharma, sinon la tristesse peut l’emporter sur la joie de la pratique, la joie de l’Éveil. Lorsque cette compassion apparaît, il faut essayer d’abord d’expirer profondément et de se remettre dans un état semblable à zazen, qui permet vraiment de diminuer l’intensité de l’émotion et de calmer l’esprit – et en même temps se rappeler l’enseignement de la vacuité : il n’y a personne qui souffre, il n’y a personne qui aide, il n’y a personne qui est aidé parce qu’il n’y a pas d’ego.


« Tous les êtres peuvent être sauvés par leur propre nature de bouddha » (Eno)

La Voie du Milieu passe par la capacité à éprouver réellement la souffrance de l’autre et à se rappeler aussi l’enseignement fondamental de la Prajnaparamita qui est la vacuité de tout ce qui constitue l’ego. Je dirai que cela permet de se ressaisir dans un deuxième temps pour ne pas sombrer dans la souffrance de l’autre. Il faut éviter de se rappeler la vacuité des phénomènes en première instance car cela nous fait camper sur une position absolue : « il n’y a pas d’ego, tout est vacuité, etc. » qui nous fait prendre les choses de haut, comme un sage un peu froid et indifférent, muré dans cette sagesse qui est en fait une protection pour ne pas éprouver la souffrance de l’autre. Je crois au contraire qu’il faut s’exposer à ressentir la souffrance de l’autre et pour ne pas se laisser entraîner, dans un deuxième temps, on peut se rappeler qu’au fond, et en réalité, il n’y a personne qui souffre et qu’il n’y a personne à aider. La compassion vient en premier, la sagesse en second. S’il n’y a pas cette dimension de sagesse on perd le moyen d’aider. Il faut se rappeler que l’autre va être aidé par sa propre nature de bouddha, son unité avec tous les êtres. La compassion doit donc passer par la sagesse et créer un moyen habile qui permette à l’autre de découvrir sa propre nature de bouddha, parce que c’est cela qui va l’aider véritablement. C’est plus que de lui témoigner de la sympathie, de la pitié, de la compréhension qui, bien sûr, sont nécessaires mais qui ne constituent pas le remède profond. Le véritable remède à la souffrance, c’est l’Éveil. Dans le zen nous avons l’exemple du sixième patriarche Eno (Huineng, chinois) qui disait « moi, je ne peux sauver personne » alors qu’il était un grand bodhisattva, un grand maître, un grand éveillé, mais il ajoutait : « Tous les êtres peuvent être sauvés par leur propre nature de bouddha. »

© Christian Kokon Gaudin

On emploie parfois des mots emblématiques comme la dualité, l’ego, le soi, l’atman qui piègent peut-être le réel. Qu’en pensez-vous ?

Le point essentiel est de ne s’attacher à aucune notion. C’est l’enseignement fondamental de Nagarjuna (*) : ne s’attacher à aucun concept, ne s’attacher à aucune notion et voir que les concepts sont toujours relatifs et que l’ego lui-même est une construction mentale qui n’a pas de substance. La Voie du Milieu est de dire : « Cela n’a pas de substance, cela est vacuité mais ce n’est pas un pur néant. » La Voie du Milieu est l’enseignement essentiel par rapport à l’ego : ni existence ni non-existence. Le Bouddha a déployé toute une stratégie pour démonter la croyance en l’ego en démontrant la vacuité. Certaines personnes pensent que le bouddhisme est nihiliste parce qu’il nie l’existence de l’ego et l’existence de soi. Non, on ne le nie pas. On le relativise. C’est-à-dire qu’on le voit pour ce qu’il est réellement : une construction mentale. L’ego existe dans des relations d’interdépendance en tant que construction. Il n’est pas permanent et donc du point de vue de la philosophie indienne, ce qui n’est pas permanent n’existe pas réellement, pas d’une manière absolue. Mais on ne peut pas dire que l’ego n’existe pas puisque nous naissons, nous vivons et nous mourons et entre-temps nous existons avec un ego, avec un moi. La Voie du Milieu c’est ni existence ni non-existence : il n’y a rien de permanent mais pas d’inexistence car il y a bien naissance, vie et mort. Et quand on dit de quelqu’un qu’il souffre, il faut se rappeler qu’au fond tout est vacuité, d’accord – mais cela ne veut pas dire que la souffrance de la personne n’existe pas.


Autour de l’impermanence

Le bouddhisme est essentiellement une tradition tournée vers l’impermanence.

L’impermanence est la clé de la libération parce que s’il n’y avait pas l’impermanence, on ne pourrait jamais se libérer de ses illusions : on resterait constamment dedans. Les illusions sont impermanentes par nature, c’est ce qui permet de s’en débarrasser. L’ego est impermanent, c’est ce qui permet de le faire évoluer grâce à la pratique, de l’assouplir, de le garder à la place toute relative de n’être qu’une construction mentale. Certes nous avons besoin d’avoir une identité parce que sinon on termine à l’hôpital psychiatrique. Il faut se rappeler qui on est mais il faut relativiser sur ce « qui on est ». Je crois que la différence fondamentale entre l’Occident et l’Orient est que l’Occident, depuis Aristote et même Platon, est attaché à « être » et l’Orient est plutôt dans une vision de processus impermanents et interdépendants. Le bouddhisme nous aide à comprendre que l’impermanence est l’essence même de l’existence et grâce à elle, nous pouvons nous éveiller et nous libérer de la souffrance.


(*) Nagarjuna : Nagarjuna est considéré comme le fondateur principal du Madhyamika, la Voie du Milieu. Ce courant philosophique, apparu en Inde au iie siècle, établit les deux « réalités » : la réalité relative, conventionnelle, historique et la réalité ultime, absolue. Selon la doctrine du Madhyamika, elles sont opposées, inséparables et de même essence.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°5 (Hiver 2018)


 

Roland Yuno Rech

Roland Yuno Rech fut un des principaux disciples du maître Taisen Deshimaru, ordonné moine en 1974. Tout en travaillant dans l’industrie, il aida activement la mission de son maître. Après la mort de celui-ci, il reçut la transmission de maître Niwa Zenji et continua à enseigner le zen dans le cadre de l’Association Zen Internationale qu’il présida pendant douze ans. Installé à Nice, il enseigne quotidiennement la pratique de la méditation assise au dojo de Nice tout en proposant des retraites en France, à l’étranger et au temple zen de la Gendronnière.



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