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Upasika Kee Nanayon, une femme remarquable

Par Jeanne Schut | Interview réalisée par Aurélie Godefroy

 

Jeanne Schut pratique le bouddhisme dans la tradition des moines de la forêt depuis une trentaine d’années, et travaille sur les textes des maîtres de cette école depuis une quinzaine d’années. Elle a récemment traduit Pure et simple, les enseignements d’Upasika Kee aux Éditions Sully.


 

Sagesses Bouddhistes vous propose de découvrir le parcours d’une femme remarquable, Upasika Kee Nanayon (1901-1978), devenue l’un des plus grands maîtres de méditation en Thaïlande au cours du XXe siècle. Fondatrice d’un centre de méditation réputé, elle n’a cependant jamais pris de vœux monastiques. Elle a consacré sa vie à enseigner les paroles du Bouddha dans un langage clair, en menant une vie active et lucide, pleine de bienveillance. Quel a été plus précisément son parcours spirituel, de quelle manière cette personnalité attachante a-t-elle créé sa communauté, selon quelles règles ? Jeanne Schut a accepté de répondre aux questions de Sagesses Bouddhistes lors de l’une de ses émissions télévisées.


Qui était Upasika Kee Nanayon ?

Upasika est un titre, Kee son prénom et Nanayon son nom de famille. Upasika signifie « une personne qui se consacre totalement à la voie spirituelle » mais qui a choisi de ne pas entrer dans un ordre monastique. Ce n’était donc pas une nonne, c’était une laïque consacrée : c’est-à-dire qu’elle a pris les mêmes vœux que les nonnes (huit vœux au total, dont notamment celui de célibat) mais sans que ce soit sous l’autorité d’un moine ou d’un monastère. Une indépendance totale, donc, mais un dévouement profond et réel à la voie spirituelle.

C’était une femme d’origine assez modeste qui vivait en Thaïlande, à l’ouest de Bangkok, et issue d’une famille simple dont la maman avait toujours été portée vers la religion : quand elle était enfant, elle accompagnait sa mère au monastère, où la méditation était pratiquée – ce qui n’est pas toujours le cas en Thaïlande. Elle a donc eu cette imprégnation dès l’enfance, puis elle a vécu pas mal de souffrances autour d’elle, notamment celles de sa mère quand elle mettait ses enfants au monde. Elle a été très choquée et s’est dit que la vie était souffrance ; ça a fait écho avec ce qu’elle avait entendu au monastère et c’est là qu’elle a réalisé que c’était vraiment la voie du Bouddha qu’elle voulait suivre.

À partir de l’âge de 44 ans, elle y a totalement consacré sa vie dans un lieu dédié à la voie spirituelle ; elle a trouvé l’Éveil et a été reconnue par les plus grands maîtres de la tradition de la forêt (qui est la tradition de la méditation) en tant que femme, en tant que laïque. En Thaïlande, c’est tout à fait exceptionnel.


Une rencontre avec un maître exceptionnel, Ajahn Buddhadasa

À partir de l’âge de 24 ans, ayant pris ces vœux d’upasika, elle a continué à tenir la petite boutique de ses parents, et vivait donc en ville. Elle allait faire des retraites solitaires dans le monastère local. C’est là qu’elle a trouvé des livrets présentant les enseignements d’Ajahn Buddhadasa, un très grand maître de la tradition de la forêt, qui vivait alors dans le sud de la Thaïlande. Elle fut tellement touchée par ces enseignements que par deux fois elle fit le voyage jusque chez lui : elle est restée dans ce monastère quelque temps, et le Vénérable a vu en elle le potentiel.

À son tour, plus tard, le maître est venu la voir et l’a présentée à l’ensemble de ses fidèles, comme quelqu’un d’exceptionnel, et a même conseillé aux femmes qui venaient dans son monastère d’aller étudier auprès d’elle. Buddhadasa était non seulement un inspirateur, mais aussi un « promoteur » pourrait-on dire, car il l’a fait connaître ; il y a peu encore, l’Unesco lui a décerné des prix. Ce n’était pas n’importe qui !


La fondation de la première communauté

Au début tout était très naturel : elle avait un oncle du côté maternel qui était très intéressé par la pratique du Dharma. C’était un fermier et, après la Seconde Guerre mondiale, il s’est dit : « Maintenant ça suffit, je quitte tout, et je vais m’installer sur un petit bout de terrain que nous avons à la sortie de la ville. » Il voulait s’y rendre seul avec sa femme, et Upasika Kee s’est inquiétée pour eux, elle s’est demandé s’ils s’en sortiraient seuls dans la forêt. Elle a choisi de laisser la boutique à sa sœur et de partir passer un an avec son oncle et sa tante – elle s’était donné cette limite.

Elle raconte, dans le livre que j’ai traduit, les peurs qu’elle a pu vivre au début : c’était une citadine, imaginez donc la nuit noire (il n’y a pas de lumière ou d’électricité), les animaux sauvages, etc. Mais elle raconte aussi qu’avec le temps, elle a découvert que le contact avec la nature lui apportait énormément dans sa pratique spirituelle et effectivement, au bout d’un an, elle n’est toujours pas repartie. Trois ans plus tard, probablement, elle a eu son Éveil total. Ça a été le début de la communauté dans le sens où sa sœur, sa famille et ses amis étaient très impressionnés lorsqu’ils venaient apporter de la nourriture à ces trois personnes qui étaient complètement isolées. Ça été l’occasion de contacts avec l’extérieur : elle ne parlait que du Dharma, elle était très inspirée. Les gens ont constaté une différence chez elle et ont commencé à en parler autour d’eux.


La sœur d’Upasika Kee, un rôle extraordinaire

Sa sœur a donc été fortement impressionnée par ce changement qui s’opérait chez elle, ce qu’elle a partagé avec tout le monde, et de grandes dames de Bangkok qui passaient dans le quartier où elle tenait sa boutique en ont entendu parler également : petit à petit, d’autres personnes sont venues à sa rencontre et ont commencé à vivre autour d’elle.

Au départ, ces personnes étaient comme elle, des upasika, des personnes donc qui avaient choisi de consacrer leur vie au Dharma et qui étaient très impressionnées de voir qu’elles avaient déjà un maître, et qu’il y avait un lieu pour les accueillir, chose tout à fait inhabituelle en Thaïlande.

Ensemble, avec l’aide de l’oncle qui était d’ailleurs le seul homme qui ait jamais vécu dans ce centre, elles ont entrepris de reconstruire de vieux bâtiments parce qu’il y avait eu là autrefois un monastère de forêt : il en restait une salle, quelques cabanes dans la forêt. Et donc, ensemble, ils ont restauré pas mal d’habitations, ce qui a permis par la suite aux gens de venir de plus en plus souvent.

Ce centre était situé à l’ouest, à deux heures environ de Bangkok, juste à la périphérie de la ville de Radjaburi.


Un fort caractère

Bien que réservée, sérieuse, elle n’était pour autant pas renfermée, c’est-à-dire qu’elle s’intéressait aux gens, elle s’intéressait au monde. Elle avait un sens pratique très développé : on raconte une anecdote selon laquelle, à un moment donné, une épidémie de choléra menaçait, et le gouvernement avait décidé que tout le monde devait être vacciné. Une des personnes de sa communauté avait demandé si, étant des personnes du Dharma, elles avaient réellement besoin de vaccination ? La réponse d’Upasika Kee a été sans appel : « Ne soyez pas stupide, tout le monde va se faire vacciner. »

Elle avait donc aussi beaucoup de caractère. Alors qu’elle devenait célèbre, le bruit a couru à un moment qu’elle ne respectait pas les moines, sous prétexte qu’elle était hors de toute communauté monastique et qu’elle avait des disciples. Un grand maître qui est d’ailleurs décédé il y a peu, Ajahn Maha Bua, a décidé un jour de venir la trouver par surprise dans son centre et d’observer son comportement. Elle ne s’est pas démontée ! Il est arrivé avec plusieurs moines, elle les a salués avec beaucoup de déférence, comme on le fait toujours en Thaïlande devant les moines… Elle leur a fait visiter les lieux puis leur a proposé de suivre les activités de son centre tout au long de la journée. Lorsqu’il l’a entendue enseigner, il est ressorti de ce monastère en criant haut et fort que non seulement Upasika Kee respectait les moines, mais qu’en plus elle avait vraiment trouvé l’Éveil. Ça a été une nouvelle fois l’occasion de lui faire de la « publicité » parce que ce n’était vraiment pas son style de s’en faire à elle-même !


Le fonctionnement de la communauté

Au départ, je pense qu’elle fonctionnait comme la communauté du Bouddha : pas de règles, et puis au fur et à mesure des événements, que les situations se sont présentées, il a fallu créer des règles.

Au début, chacun méditait à son rythme, quand il le voulait, et puis peut-être qu’il y a eu des personnes un peu moins assidues à la méditation, ou aux tâches à accomplir, de sorte que peu à peu un programme a été créé, et c’est ce programme que j’ai moi-même suivi quand j’y suis allée dernièrement.

Un emploi du temps a été créé : il est écrit tous les matins sur un tableau, ça fonctionne comme une véritable chorégraphie. C’est-à-dire qu’il n’y a pas besoin de discuter. Tous arrivent à cinq heures du matin pour méditer, quand ils sentent que le jour est levé ; ils regardent sur le tableau le programme du jour – ça doit être toujours pareil, sauf les jours de lune, ou les jours où il y a des visiteurs particuliers par exemple. L’heure du repas, ou de la méditation, pourra alors être décalée. Mais tout est écrit le matin : il n’y a pas de parole perdue.

Et puis il y a des tâches à accomplir. On ne va pas forcer les gens à faire des choses qu’ils n’aiment pas : certaines n’aiment pas cuisiner, d’autres n’aiment pas jardiner. On va donc demander à toutes celles qui aiment cuisiner de faire trois ou quatre équipes de personnes et de se relayer à la cuisine. Donc, si elles sont trois ou quatre personnes par équipe, elles ne vont travailler qu’une fois dans le mois, pendant trois, quatre jours.

Pareil pour celles qui aiment jardiner, balayer. Elle souhaitait surtout que les personnes donnent le maximum de leur énergie à la pratique, et donc elle ne voulait pas les contrarier avec d’autres choses ; il y a déjà bien assez de difficultés comme cela dans la pratique !


Les instructions laissées après sa mort

Un an avant son décès, elle a dû sentir les choses venir : elle a donné des instructions sur son propre enterrement : elle ne voulait pas être incinérée mais être mise dans un tombeau qui soit visible. Elle a choisi elle-même son emplacement pour qu’il soit visible depuis la salle de méditation, pour que les personnes sentent sa présence, même après son décès.

Et puis, sur le plan spirituel, elle a laissé tout un héritage, mais elle a aussi indiqué comment cela allait se passer et a dit : vous allez organiser un comité de cinq personnes qui sera responsable de l’organisation. Ces cinq personnes se portent candidates parce qu’elles ont des qualités d’ancienneté, ou bien parce qu’elles ont une capacité à soutenir le monastère à l’extérieur, mais ensuite un vote est fait parmi toutes les résidentes — c’est une démocratie absolue !


La place des femmes qui se trouvent dans la communauté d’Upasika Kee

J’ai été absolument stupéfaite par le fait que les choses se déroulent aussi bien, que ces femmes soient toutes des femmes très fortes. Alors bien sûr, quand il y a des femmes fortes, il peut y avoir aussi des conflits, mais elles les règlent très délicatement parce que ça ne se voit pas du tout au quotidien. J’ai été étonnée de constater qu’elles ne sont pas effrayées par les choses : il y a tout de même la nature environnante, c’est sauvage, il y a des singes qui vivent là en liberté autour d’elles ; elles se débrouillent, contrairement à moi, pour les effrayer de telle sorte qu’ils ne deviennent pas gênants… Elles ont du caractère, elles sont formidables.

Quoiqu’il y ait eu des successeurs, donc différents comités qui se sont succédé, il n’y a jamais eu personne qui ait changé quoi que ce soit à l’enseignement d’Upasika Kee. C’est-à-dire que les femmes aujourd’hui écoutent ce même enseignement, avec sa voix, sur des cassettes. Son enseignement est donc complètement préservé, ce qui est une grande marque de respect, d’honnêteté vis-à-vis de ceux qui ont créé ce centre et qui continuent de l’animer.


La singularité d’Upasika Kee : enseignement et personnalité

C’est une femme, laïque, reconnue par les grands maîtres, mais il y a surtout ceci : lorsqu’elle enseigne, elle enseigne les grandes vérités du Bouddha. Mais comment les enseigne-t-elle ? Avec un punch, avec une énergie telle qu’elle vous stimule ! Quand vous la lisez, vous avez envie de fermer le livre et de vous asseoir et de pratiquer ce qu’elle propose. C’est vraiment cela qui fait la différence, je pense, dans son enseignement.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°4 (Automne 2017)


 


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