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Small is beautiful

Quand Fritz Schumacher s’inspira de l’« économie bouddhiste »

Par Philippe Judenne



Ernst Friedrich « Fritz » Schumacher (1911-1977) est un économiste britannique, conseiller auprès du gouvernement anglais et éditorialiste économique au Times. On lui doit d’avoir popularisé en 1973 l’expression Small is beautiful, titre d’un livre aux débuts difficiles dans une Angleterre conservatrice et qui développa son succès des années plus tard aux États-Unis. Il est à présent considéré par le Times- supplément littéraire comme l’une des 100 plus grandes références publiées depuis la Seconde Guerre mondiale.


La pensée de Schumacher se concentre sur la question de l’échelle humaine. Il réfute le fait que l’économie soit en position de juger correctement des situations car cette discipline académique considère que les prix reflètent la valeur intrinsèque des choses.

Au travail et à l’environnement, Schumacher ajoute une troisième préoccupation : l’organisation d’une vie autodéterminée. Par ses fonctions au sommet bureaucratique d’une administration de 800 000 employés (le National Coal Board), il a pu se convaincre que les grosses organisations sont destructrices. Le centralisme met l’accent sur l’ordre, la décentralisation sur la liberté. Schumacher considère les deux comme justifiés, le problème étant l’équilibre entre eux. Pour cela, il voit comme nécessaire la délégation de toutes les décisions au niveau le plus bas possible et l’obligation faite aux supérieurs de justifier leurs actions.

Schumacher considérait que les philosophes traditionnels et les maîtres religieux avaient établi des systèmes d’idées utilisables par les gens pour interpréter le monde et conduire leur vie, alors que le positivisme et le relativisme de la science moderne n’ont d’autre utilité que de récuser la pertinence des questions métaphysiques. Cela faisait pour lui des pays riches les « enfants à problèmes du monde ». Et toute tentative pour transférer leur modèle vers les autres régions du monde ne pourrait que conduire à la pauvreté de masse.


Les hommes doivent passer de l’appropriation de la nature à l’instauration d’une véritable relation avec elle afin de la respecter et de la révérer.

Conseiller aux Nations unies et auprès des gouvernements d’anciennes colonies britanniques, un long séjour sur le terrain en Birmanie en 1955 lui inspire son essai sur l’économie bouddhiste et d’autres articles par la suite. L’économie bouddhiste est un ensemble de principes économiques partiellement inspirés par la conviction bouddhiste que chacun doit faire un travail juste pour assurer un développement humain convenable. Pour un économiste bouddhiste, déclara Fritz Schumacher, « puisque la consommation n’est qu’un moyen du bien-être de l’homme, le but devrait être d’obtenir le maximum de bien-être par le minimum de consommation » ; et aussi : « l’économiste bouddhiste soutient que satisfaire les besoins des hommes à partir de sources lointaines […] est signe d’échec, bien plus que de succès ». Voilà un référentiel à contre-courant du consumérisme et de la mondialisation des ressources.

Schumacher avait en horreur l’idée selon laquelle l’industrialisation de l’agriculture relèverait du « développement » économique, tandis que l’agriculture à échelle humaine, basée sur de petites exploitations, de bons outils, du savoir-faire et des transactions locales, relèverait, elle, du « sous-développement ». Pour lui, le matérialisme pur menait à l’impasse. En revanche, associer les principes bouddhistes qui régissent un mode de vie simple, sobre et non violent à quelques règles économiques saines et de bon sens permettrait de favoriser l’avènement d’une société résiliente sur le plan spirituel, social et éthique.


« Une once de pratique vaut bien mieux qu’une tonne de théorie », disait-il souvent. Aussi tenait-il à mettre en pratique ce qu’il prêchait, y compris dans sa vie quotidienne. C’était un infatigable défenseur de l’environnement, écologiste convaincu et protecteur de la faune et de la flore. Schumacher était persuadé que les hommes doivent passer de l’appropriation de la nature à l’instauration d’une véritable relation avec elle afin de la respecter et de la révérer. Soucieux de mettre ses idéaux en pratique, il avait accepté avec enthousiasme l’offre de Sam Mayall, l’un de ses amis cultivateurs, également membre de la Soil Association, qui se proposait de lui fournir du blé issu de l’agriculture biologique. « J’ai besoin de savoir d’où vient ce que je mange », assurait Schumacher pour expliquer son attitude, encore peu courante à l’époque. Il était équipé d’un petit moulin à farine, avec lequel il moulait le blé nécessaire à la fabrication hebdomadaire de pain frais pour toute sa famille. Les fruits, les légumes et les herbes aromatiques utilisés pour la confection des repas provenaient tous de son potager, qu’il entretenait avec une profonde dévotion. Il fabriquait son propre compost, dont il se servait pour enrichir la terre. « Si tu prends soin du sol, disait-il souvent en paraphrasant Lewis Caroll, le sol prendra soin du reste. »


Issu d’une grande famille d’intellectuels et de scientifiques, cela n’empêcha pas Ernst Friedrich Schumacher de se passionner pour le bouddhisme, l’écologie, le jardinage, la fabrication du pain, les éoliennes et l’énergie solaire – autant de passions jugées avec sévérité par ses contemporains.


©David Montgomery

Dans les années 1960 et 1970 en Grande-Bretagne, un économiste de haut vol n’était pas censé militer pour l’agriculture biologique. On le trouvait un peu bizarre, presque excentrique. « Et alors ? répliquait Fritz. Quel mal y a-t-il à être excentrique ? C’est avec des gens comme moi, loufoques et barjos, qu’on fait les révolutions. »

Il ne cessait de répéter que « l’économie, et plus encore l’économie appliquée, n’est pas une science exacte. C’est, ou ce devrait être, quelque chose de beaucoup plus noble : une branche de la sagesse ». Il termine Small is Beautiful en affirmant que « la vie, y compris la vie économique, vaut encore la peine d’être vécue, car elle est assez imprévisible pour être intéressante », à la fois processus et pèlerinage en perpétuel mouvement, et en constante renaissance. La publication de Small is Beautiful en fut une : ses écrits révolutionnèrent le cœur et l’esprit de millions de lecteurs à travers le monde.


 1 Le National Coal Board était la société publique créée pour gérer l’industrie minière du charbon nationalisée au

Royaume-Uni. 

2 La Soil Association est une organisation caritative basée au Royaume-Uni. Fondée en 1946, elle compte aujourd’hui plus

de 27 000 membres.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°8 (Automne 2018)

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