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Ode à une fourmi rencontrée par hasard

Par Kankyo Tannier



Comme souvent, l’après-midi s’achève près d’un arbre. 

Pourtant, ces temps-ci, les journées sont denses... très denses. Un tombereau de mails, de demandes urgentes, de messages venus des quatre coins du monde se déverse en flux continu, chaque jour, du matin au soir, sans pitié. À force, j’y décèlerais presque une pointe d’ironie cosmique. « Et cette demande d’article pour après-demain ? Tu la gères comment ? Tu vas craquer ? » Serait-ce une sorte d’épreuve, concoctée par un supposé grand ordonnancier de l’univers (un brin sadique) ? Un test grand format pour éprouver ma résistance de nonnette ? 

Par chance, ladite nonnette adore les challenges ! Alors, depuis quelques années, pour résister à l’effervescence journalière, j’ai mis en place une forme de « test anti-stress grandeur nature » destiné à évaluer mon taux de résistance à l’urgence quotidienne. Le critère est simple : si je n’ai pas le temps d’aller gambader pieds nus dans la prairie voisine, la journée est ratée. Par « gambader », j’entends marcher lentement dans les herbes fraîches, bâiller aux corneilles le nez levé vers le ciel immense, fermer les yeux en caressant les douces oreilles des chevaux (qui se laissent faire patiemment, ils en ont vu d’autre...), et finir par m’asseoir, un peu à l’écart, au creux d’un bosquet d’arbres, pour la séance de méditation du soir. 

(Note : ceci est, vous l’aurez compris, la version estivale du « test anti-stress ». Pour la version hivernale – tout aussi bucolique  – vous allez devoir acheter le numéro de décembre du magazine... Un peu de patience !)

Nous voici donc au pied de l’arbre. J’installe une vieille couverture, un petit zafu, et tourne la tête en mode panoramique. Rien à l’horizon. Boubou, chat semi-sauvage et méditant hors pair, est aux abonnés absents. La méditation commence donc avec ce petit pincement de manque, juste là, au creux du plexus solaire. Pas de Boubou, le vide, l’absence... et une splendide occasion de plonger au cœur de la sensation elle-même. Émotion = sensation. Et méditer c’est juste rester là, en observation, sans rien ajouter, sans rien attendre, même si tout semble vouloir nous emporter ailleurs, là où on ne souffre pas. 

Et puis soudain, mon pied droit manifeste une furieuse envie de bouger. Une habitante des sous-bois a pris ma voûte plantaire pour l’autoroute des vacances ! Ça démange, ça grattouille, ça chatouille. Les antennes en étendard, une charmante petite fourmi arpente mes arpions. D’où vient-elle ? A-t-elle une famille ? A-t-elle traversé des continents pour débarquer là, en terre inconnue ? Et si jamais elle demande le statut de réfugié politique, quel pays va bien vouloir l’accueillir ? Risque-t-elle, elle aussi, de se retrouver sur un bateau, entre deux eaux, rejetée de partout ? 

Bref, les questions existentielles affluent. Des pensées, des analyses, des réflexions entomologistes, qui nous entraînent bien loin finalement de la visiteuse du soir. 

« Plus j’y pense et moins j’y suis » pourrait être le slogan de cette échappée dans le mental.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°7 (Été 2018


 


Kankyo Tannier est nonne de la tradition zen Sôtô et auteur du blog www.dailyzen.fr.

Elle pratique depuis quinze ans dans un monastère en Alsace.








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