top of page
loading-gif.gif
  • tanitagency

Nous aimerions tant être juste

Par Anila Trinlé

Extrait de Et si l’erreur était fertile, paru aux Éditions Rabsel


Les souffrances de la culpabilité s’enracinent dans les jugements négatifs que nous portons sur nos erreurs. Or nos erreurs, tant cognitives qu’afflictives, sont inévitables ; elles naissent de nos représentations émotionnelles et imprécises qui nous emprisonnent dans notre version de la réalité. Ceci n’est pas un réel problème tant que nous en sommes conscients.


Les racines de la culpabilité


C’est bien souvent dans l’enfance que nous pouvons repérer une des racines de la culpabilité. Rappelons l’importance pour un enfant de grandir dans un environnement sécurisant, où le sentiment d’être aimé et considéré est structurant. Mais tout l’amour que peuvent apporter les parents ne suffira pas nécessairement à établir une saine estime de soi qui limite la tendance à la culpabilisation.

L’enfant qui vient au monde n’est pas une page vierge, il arrive avec ses tendances, son registre émotionnel, bases qui lui permettront d’établir sa propre représentation de lui-même et du monde,  ainsi que des individus qui l’entourent. Il réagira  donc à son environnement affectif sur la base de ce qui a été accumulé dans son esprit.

Cela n’invalide évidemment pas la responsabilité des parents, mais il serait erroné de penser que seul leur comportement à l’égard de l’enfant serait à l’origine de son mal-être éventuel. La conjonction d’un grand nombre de causes et de circonstances façonne les individus.


Par ailleurs, les événements familiaux peuvent également être déstabilisants pour l’enfant. La venue au monde de frères ou sœurs, sa place dans la fratrie, la séparation de ses parents ou la perte d’un proche significatif pour lui auront une influence sur le vécu de l’enfant.

Ludovic est l’aîné, l’enfant tant souhaité par ses parents, qui lui accordent toute leur attention. Trois ans déjà que l’enfant est le centre d’intérêt de la famille. Arrive le petit frère, Julien, tout aussi souhaité et tout aussi choyé que son frère aîné. Mais pour Ludovic, ce bébé vient lui « voler la vedette » et en plus, en tant que « grand », il se doit d’être gentil et attentif avec son petit frère, alors que c’est un sentiment de rejet qui le taraude. La jalousie peut ainsi prendre place, entraînant une perte de confiance et surtout une rivalité qui invalide ses propres ressources. De même, pour Julien, faire sa place n’est pas aisé. En fonction de ses propres tendances, il cherchera à s’imposer, peut-être par la force, la colère, ou bien au contraire, il cherchera à se faire oublier pour ne pas provoquer l’impatience de son frère !


Nous pouvons facilement observer ces situations somme toute très ordinaires, qui vont influer sur le vécu de l’enfance, et donc sur la capacité à faire face aux situations rencontrées à l’âge adulte.

Notre système éducatif contribue probablement à renforcer le sentiment de culpabilité. Ce qui détermine l’évaluation d’un travail scolaire, par exemple, s’appuie moins sur ce qui a été réussi que sur le nombre de fautes commises. L’appréciation prend souvent bien plus en compte les manquements que les succès. De même, les enfants n’ont pas tous besoin du même temps pour intégrer des données nouvelles, certains sont plus lents, d’autres intègrent vite et s’impatientent, les uns sont rêveurs, les autres n’ont qu’une capacité restreinte à la concentration, par exemple.

Le regard porté par les adultes, parents ou professeurs, sur le rythme et les erreurs de l’enfant aura bien sûr un impact sur son vécu. En fonction de leur attitude, l’erreur pourra être considérée comme une entrave à la réussite ou comme une conséquence naturelle du processus d’apprentissage.


Autre racine de la culpabilité : le manque de confiance en soi et la mésestime de soi. Que ce soit dû aux circonstances rencontrées, à un sentiment de dévalorisation récurrent ou à une phase de fragilité, l’estime de soi est souvent malmenée chez la plupart d’entre nous. Notre propre regard sur nos manques, nos lacunes, ainsi que le jugement des autres, ou du moins ce que nous en percevons, ont une influence sur notre façon de nous considérer.

De quoi est faite l’estime de soi ? Une base importante est le regard bienveillant porté sur nous-même. C’est ce qui nous permet de regarder et d’accepter ce que nous sommes vraiment : des êtres dotés de qualités, de richesses intérieures, de ressources sur lesquelles nous pouvons nous appuyer. Mais également des êtres dont le fonctionnement émotionnel limite et conditionne le rapport aux phénomènes, quels qu’ils soient. Par ailleurs, un autre élément important est la confiance en soi, cette assurance qui se cultive et qui permet de s’appuyer sur nos capacités, nos compétences pour accomplir certaines tâches, de réussir nos tentatives, malgré nos limites.


L’estime de soi est donc faite de la capacité à porter un regard bienveillant sur nos fonctionnements, ce qui facilite indéniablement une vision lucide de soi, qui, à son tour, influence favorablement la confiance en soi qui permet d’agir sans craindre l’échec et le jugement d’autrui.


Lorsque ces trois aspects sont équilibrés, l’estime de soi est plus stable, moins facilement remise en question lors de situations d’échec ou d’erreur, et donc la culpabilité a beaucoup moins de prise. Par contre, un jugement invalidant envers soi et une baisse de confiance en soi entraînent de fait un sentiment de culpabilité.

Difficile bien souvent d’accepter nos mouvements émotionnels et d’admettre, en situation, que notre vision soit partielle, limitée, colorée par nos tendances et que notre compréhension soit conditionnée par notre fonctionnement, sans pour autant se sentir dévalorisé. Nous aimerions tant être juste ! Nous aimerions tant ne pas nous tromper, ne pas faire d’erreurs !


Ce sentiment est bien compréhensible, mais ce n’est pas notre réalité actuelle. Notre rapport à nous-même et aux autres est faussé par notre mode de connaissance basé sur des représentations. Ceci n’est pas un réel problème, l’essentiel étant de le voir, de l’accepter afin de pouvoir le transformer, petit à petit.

Et comme nous ne pouvons changer que ce que nous voyons et acceptons, nous devrions nous réjouir de voir ! Évidemment, il ne s’agit pas de se réjouir de voir des défauts, mais de se réjouir de les avoir vus, puisqu’un défaut vu est une qualité potentielle.


Nous sous-estimons bien souvent la force de la réjouissance, de se réjouir d’avoir vu. Non seulement cela apporte de la légèreté à la pratique, mais c’est surtout une base solide pour cultiver la patience, l’effort enthousiaste et la bienveillance, des états d’esprit favorisant la mise en œuvre de la pratique des trois entraînements, l’éthique, la méditation et le discernement.


Culpabilité et afflictions

Au travers du bouleversement émotionnel qu’elle génère, l’expérience de la culpabilité renforce la confusion, et nous empêche d’avoir une vision claire de la situation rencontrée. Une multitude de pensées contradictoires se télescopent et nourrissent une souffrance difficile à vivre. J’aurais dû, je n’aurais pas dû, si j’avais su, etc., autant de phrases récurrentes qui agissent parfois comme « un coup de couteau dans le ventre », rappelant sans cesse la faute commise.

C’est en fait un flot d’émotions qui s’élèvent et, en fonction du contexte, seront plus ou moins envahissantes. La culpabilité apparaît souvent en même temps que d’autres afflictions, c’est en fait un véritable cocktail émotionnel qui nous envahit. Prenons quelques exemples.


Le sentiment de culpabilité associé à l’aversion, la colère : lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu, comme nous le souhaitons, et deviennent une entrave à notre sentiment de bien-être. Une belle journée d’été, un pique-nique programmé  depuis des semaines, promesse d’une rencontre joyeuse avec des proches. Tout est organisé et pensé. Tout, sauf bien sûr l’imprévisible ! Imprévisible qui se manifeste sous la forme d’un désistement pour les uns, d’une panne de voiture pour d’autres, et enfin une amie très chère est malade, une grippe la cloue au lit. Reste la frustration ! La colère, mauvaise conseillère, nous fait décrocher le téléphone pour y déverser tous nos ressentiments, « décidément rien ne va jamais comme je veux » ! Écoutant à peine les explications des uns et des autres, nous voici parti dans des reproches et des mots blessants. Après coup, nous réalisons que notre réaction était disproportionnée et inadéquate, et nous voilà envahi par la culpabilité.


Le fameux « j’aurais dû » culpabilisant qui torture à la suite de ce qui est vécu comme un échec, c’est une culpabilité associée au regret, mais dans un registre négatif. J’aurais dû voir que mon comportement entraînerait la fin de notre relation, se dit-il, j’aurais dû moins sortir avec les copains, j’aurais dû voir que je la laissais seule trop souvent, j’aurais dû voir que je ne lui accordais pas suffisamment d’attention, c’est de ma faute si tout est terminé !


J’aurais dû dire à ce père si attentif et pudique à quel point je l’aimais, j’aurais dû le remercier pour tout ce qu’il m’a apporté, et maintenant qu’il n’est plus là, je me rends compte combien mon indifférence apparente a dû le faire souffrir !

J’aurais dû prendre soin de moi de façon plus appropriée, je n’aurais pas dû me laisser entraîner dans les excès de tout ordre, j’aurais dû aller consulter un médecin plus tôt, et me voilà malade avec un pronostic réservé, et mes enfants sont encore si jeunes pour faire face à tout cela l

La culpabilité associée à la peur d’être à l’origine de la souffrance des autres, peur des conséquences de notre façon de voir, de faire, de réagir aux différentes circonstances rencontrées ; ce sentiment peut être quasi permanent ou lié à certains enjeux, certaines situations.


Après un conflit avec une de ses sœurs dont elle se sent coupable, Marie ne sait comment renouer avec elle, comment reprendre contact face à son silence obstiné. Quelques semaines plus tard, sa sœur lui téléphone pour faire la paix et lui proposer une sortie entre filles, un après-midi shopping. Mais Marie a déjà programmé sa journée et ne peut la modifier. Que faire ? Prendre le risque de décevoir sa sœur ? Renoncer à ses autres engagements, impossible ! La blesser encore une fois par sa faute, inenvisageable ! La culpabilité et la peur la tétanisent et l’empêchent d’envisager une quelconque alternative, et elle répond de façon maladroite à cette main tendue.


L’attachement à l’image de soi associée à la culpabilité peut amener à rencontrer un sentiment de remords.

Même si je sentais qu’il n’était pas juste de suivre un discours dévalorisant concernant telle ou telle personne, j’ai écouté, validé et peut-être même enchéri pour ne pas me démarquer de mes collègues, par exemple. Le souci de préserver ma réputation a été plus important que le fait de suivre mon éthique, ce qui génère, lorsque je m’en rends compte, culpabilité et remords.


L’attachement associé à la jalousie est aussi un amplificateur de souffrance lorsqu’elle est liée à la culpabilité. Combien de fois sommes-nous pris par la jalousie quand une de nos relations risque de nous échapper ! Et c’est d’autant plus douloureux si nous avons le sentiment que nous sommes à l’origine de cette situation.

La compagne de Georges a beaucoup insisté pour qu’il partage avec elle un week-end de ressourcement dans un centre de remise en forme. Mais Georges n’aime pas trop ce type d’activité et préfère largement se consacrer à son plaisir, rester tranquillement chez lui et jardiner. Le samedi soir, sa compagne partie seule en week-end lui téléphone et partage son enthousiasme, et surtout son plaisir d’avoir rencontré un participant dont elle ne cesse de louer les qualités. Georges s’inquiète et se demande s’il n’aurait pas mieux fait de la suivre, et s’imagine tout ce qui peut se passer en son absence ! La culpabilité et la jalousie vont ainsi le torturer jusqu’au dimanche soir et c’est avec inquiétude qu’il attend son retour.


Ainsi le sentiment de culpabilité peut se manifester dans bien des occasions, avec ou sans raison apparente, avec ou sans responsabilité objective. Dans certaines situations d’agression, alors même que nous savons pertinemment que nous avons été victime, nous ne pouvons pas nous empêcher de culpabiliser. Contre tout logique, nous continuons à penser de façon plus ou moins confuse, que nous aurions dû... nous défendre, fuir, ne pas nous laisser faire... alors que nous ne le pouvions pas au moment où cela s’est passé ! Être victime, le savoir et se sentir coupable peut ainsi générer une culpabilité supplémentaire : « Je devrais sortir de ce fonctionnement », sans considérer que la volonté ne suffit pas, un travail est souvent nécessaire, voire indispensable, pour se défaire de ce type de culpabilité.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°7 (Été 2018)


 


Anila Trinlé est moniale bouddhiste, conférencière et formatrice. Depuis plus de vingt ans, elle participeà la réflexion et à l’élaboration

d’une approche bouddhiste des problématiques de la société actuelle, telles que l’accompagnement du deuil et de la fin de vie, l’éthique,

la vie professionnelle ou encore l’éducation.







Comentarios


bottom of page