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NANFU

Itinéraire d’une pratiquante


Par Philippe Judenne


La révérende Nanfu-Frédérique est guadeloupéenne et nonne du bouddhisme zen Sôtô. Elle connaît l’île de la Guadeloupe et sa nature tropicale depuis plus de 50 ans et réside actuellement à Gosier sur Grande-Terre. Nous nous retrouvons devant la Datcha, la plage traditionnelle de la ville de Gosier, et nous rejoignons son domicile en marchant. Elle m’accueille dans un petit appartement, véritable écrin de simplicité et de décoration revisitée par le Feng-Shui. Nous nous installons dans son coin salon avec une infusion de verveine.


Comment as-tu découvert zazen et les enseignements du zen ?

À l’époque, j’habitais aux États-Unis en colocation avec des amis sur un campus étudiant. Je découvrais l’univers japonais avec mon amie Keiko. Cet été-là, c’était la guerre du Koweit (ndlr : août 1990) et je m’étais absentée de la colocation pour les vacances. À mon retour, j’ai reçu un choc énorme : on m’avait crue partie pour de bon et tout le campus avait utilisé ma ligne de téléphone. Je me retrouvai avec 15 000 dollars à payer et les personnes qui pouvaient en avoir profité ne voulaient rien entendre et se détournaient de moi. J’étais désespérée et je suis allée dans une bibliothèque où j’ai découvert un livre avec des exercices de respiration et le livre Questions à un maître zen qui décrivait une posture de méditation. Alors, j’ai commencé à pratiquer toute seule, dans mon coin pendant plus d’un an. Je ne savais pas qu’on pouvait faire autrement.

J’avais 24 ans, j’étais à Berlin et j’ai vu une affiche annonçant une sesshin avec la photo de Maître Deshimaru. Ce fut la révélation pour moi d’apprendre que des gens pratiquaient dans cette posture que je connaissais depuis longtemps et qu’ils se réunissaient ensemble pour la pratiquer. J’ai réussi à rassembler les 50 marks pour le week-end et j’ai rencontré le dojo que conduisait Anna Wassermeyer et Bernard Poirier. Pendant mon séjour à Berlin, je suis allée tout le temps au dojo et j’ai pu approfondir ma voie, qui devenait de plus en plus une évidence de vie pour moi.

C’est en Angleterre que je suis devenue « officiellement » bouddhiste en prenant refuge avec Jean Shôgen Baby, mon premier maître, qui dirigeait le dojo de Bristol avec sa compagne Nancy Amphoux. J’ai pratiqué ensuite avec Michel Bovay en Guadeloupe et je suivais les camps d’été en France au Temple zen de la Gendronnière près de Blois. Il pouvait y avoir jusqu’à 300 personnes. J’enchaînais les enseignements d’Alain Liebmann, Philippe Coupey, Raphaël Triet, Roland Rech, Olivier Wang-Genh et tous les autres. On changeait vraiment d’ambiance avec le passage de chaque maître, il y avait des « styles » différents d’enseignants et un « style » d’élèves proches qui correspondaient. C’était manifeste. Comme je parle allemand, espagnol et anglais, je pouvais comprendre tout ce qui se passait. C’était un petit plus que j’appréciais vraiment du début à la fin du camp d’été.


Comment s’est organisé le groupe de Guadeloupe ? Quelle a été l’évolution ?

Aux débuts du groupe de Guadeloupe, j’étais très enthousiaste et pleine d’entrain à l’idée de partager et faire découvrir les bienfaits de zazen. J’intervenais à la radio, je participais à la rédaction d’articles et contactais les groupes de judo et d’aïkido de la région. Je voulais partager avec le maximum de monde car pour moi, il était évident que la pratique de zazen était quelque chose de génial. Un jour je réponds à une invitation et je me retrouve devant un groupe d’une centaine de personnes à leur expliquer zazen. Je n’avais pas de zafu ! Et je leur ai dit : « Oui oui, on va faire zazen, prenez ce que vous avez pour le mettre sous les fesses. »

Après, je me suis vite rendu compte qu’il ne fallait pas faire ça du tout. Il faut que les gens viennent d’eux-mêmes. Le dojo est un espace que l’on me prête depuis des années, toujours le même endroit. J’y vais avec un petit autel transportable. C’est tous les samedis matin à six heures et, quand on vient pour la première fois, il faut être là à 5 h30. Il y a des pratiquants très stables qui viennent chaque semaine. Je veux être certaine que les gens qui viennent pratiquer… viennent pratiquer. Avec cet horaire, les gens qui viennent parce que la méditation est à la mode, ou parce qu’ils sont en recherche de bien-être, sont gentiment dissuadés par eux-mêmes. Ils viennent parfois et j’accueille tout le monde mais je remarque qu’on ne reste pas longtemps dans la pratique si la démarche ne devient pas claire et sincère. C’est très important. J’ai compris que les choses se transmettent à des gens volontaires. Le danger c’est que l’aspect « zen » ou « méditation » attire les gens comme fait la « pub » et qu’ils ne viennent pas vraiment d’eux-mêmes. En face du mur pendant zazen, sans bouger, on est face à sa vérité et il faut pouvoir la supporter. Le problème est que les gens attendent toujours quelque chose du zazen. Et ils ne comprennent pas toujours, que l’on pratique sans but, sans esprit de profit.


L’île de Guadeloupe est en contact fort avec les éléments. Est-ce que ces forces naturelles ne recadrent pas un peu la place de l’homme dans son environnement ?

Ici c’est génial car on a une nature généreuse. Cette île de la Caraïbe est complète. On a tout, on avait tout… On a la montagne. On a un beau volcan, on a des plages exceptionnelles, on a des sables de toutes les couleurs, de toutes les matières. Cette belle nature aide pour la pratique parce que l’on se rend compte aussi de l’impermanence des choses. Ici, du jour au lendemain, tu peux tout perdre. Mes parents ont tout perdu avec Hugo. Leur maison a été rasée du jour au lendemain. Quand un cyclone approche, on reste calme car cela fait des années que l’on vit ça. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On a l’habitude : on s’abrite, on ferme et on attend. L’impermanence c’est tout le temps ! Même là, pendant que nous discutons, des milliers de cellules de nos corps se sont transformées, se sont développées ou sont mortes. Cette nature nous apprend à vivre l’impermanence, à l’accepter mieux … (ndlr : et elle dit avec un ton très doux, bienveillant) puisque l’on n’a pas le choix, on est obligés.

En ce moment l’impermanence est en train de nous enquiquiner avec le problème des algues sargasses et celui du chlordécone. Les sargasses, c’est un peu de la responsabilité des humains car elles ne sont pas apparues comme ça, sans raison. Mais nous, humains, on en a rajouté une couche avec le chlordécone en le laissant passer : c’est un pesticide utilisé dans toutes les bananeraies et qui est plus que dangereux. Il a été utilisé pendant des années et a empoisonné tous les sols bananiers de la Basse Terre. En Europe, il a été interdit depuis longtemps mais les stocks ont été écoulés ici pendant des années. Et c’est le cas de le dire, les produits pesticides à base de chlordécone ont ruisselé depuis les bananeraies vers les côtes de la Basse Terre en passant aussi par les rivières intérieures. Le produit met des centaines d’années voire des milliers à disparaître. Les pêcheurs ne devraient plus pêcher ici. Et les jardins potagers qui sont sur le trajet des eaux empoisonnées font pousser des légumes contaminés !

Le nombre de cancers de la prostate a augmenté et la responsabilité du chlordécone est prouvée. Tout le monde a un cancer de la prostate ici. J’ai appris que mon oncle en avait un. C’était tellement flagrant qu’un chef de service à l’hôpital a tiré l’alarme. La presse en parle sans arrêt depuis des années. Les critères d’eau potable ont dû être assouplis pour que l’on puisse continuer de dire qu’elle était propre à la consommation. Et on boit ça ! Le produit peut se trouver dans l’eau et les aliments. Les autorités recommandent de s’approvisionner différemment. Je fais avec, comme pendant les cyclones où on nous conseille de faire des provisions d’eau potable. Moi je n’ai pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille – il me reste 120 € après avoir payé mon loyer – et je ne suis pas la seule sur l’île, tu peux me croire. Je ne me plains pas. Mais ce que je constate c’est qu’il y a un grave problème ici.


1 De maître Taisen Deshimaru, Éditions Albin Michel, collection Spiritualités vivantes.

2 Les sargasses sont des algues brunes de surface dont l’échouage et le pourrissement sur les côtes de Guadeloupe, en quantités jusqu’alors jamais vues, posent des problèmes sanitaires et touristiques de toute sorte.

Le chlordécone est un pesticide utilisé aux Antilles de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon du bananier. Cette molécule a été interdite en 1976 aux États-Unis. Son caractère cancérigène est établi. Particulièrement persistante, elle pollue aujourd’hui les sols, les rivières, les nappes d’eaux souterraines ainsi que les écosystèmes associés.



Pour en savoir plus :

Le rapport édifiant de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail :

https://www.anses.fr/fr/system/files/synthese-evaluation-expositions-chloredecone-autres-pesticides.pdf

Les analyses les plus récentes :

http://daaf.guadeloupe.agriculture.gouv.fr/Chlordecone-et-pesticides-mise-a



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°8 (Automne 2018)


 







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