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C’était mieux… maintenant ! - Le déclin de la violence à travers l’histoire

Dernière mise à jour : 6 mars

Entretien avec Steven Pinker | Photos : Olivier Adam


Matthieu Ricard & Steven Pinker (La part d’ange en nous)

Alors que nous sommes plus que jamais connectés et confrontés à des informations et des images violentes circulant sur nos divers écrans, la tendance est à l’inquiétude : guerres, terrorisme, violences urbaines… Et pourtant, malgré les nombreux conflits de par le monde, Steven Pinker nous démontre au fil des pages, preuves à l’appui, que la violence régresse de façon incontestable. Comment a-t-on l’idée d’un tel thème — le déclin de la violence — à ce point à contre-courant du sentiment général ? Selon Pinker, il est peu probable que la nature profonde de l’homme ait changé. Nous possédons toujours un penchant pour la violence (la part de nos « démons intérieurs ») dû à notre évolution, ainsi qu’une « part d’ange », qui fait contrepoids à cette même violence.

Alors, c’était vraiment mieux avant ? Rencontre avec l’auteur de La part d’ange en nous lors de son passage à Paris pour la présentation de son ouvrage (enfin) traduit en français.



Sagesses Bouddhistes : Pourquoi avoir choisi le déclin de la violence comme thématique de votre livre ?

Steven Pinker : Je m’y suis intéressé pour deux raisons principalement : l’une d’entre elles vient de ma propre manière de théoriser l’esprit humain. J’ai toujours cru que l’esprit est un système complexe constitué de plusieurs parties, que l’on pourrait appeler des « modules », des facultés, des intelligences multiples. Mais l’esprit n’est pas un tout homogène, il est constitué de différents composants. Et c’est ce qui m’a amené à penser que même si l’esprit renferme des motivations qui conduisent à la violence (comme la colère, la vengeance, la domination) cela ne veut pas dire que l’on agit automatiquement de manière violente. Car l’esprit possède également un système qui repousse nos instincts violents, à l’aide du self-control, de l’empathie, des normes morales et des tabous. Même les processus cognitifs rationnels nous disent que si nous agissons violemment maintenant, notre vie en connaîtra des répercussions dans le mauvais sens. Ce sont donc les moyens de réduire notre violence.

Théoriquement, j’avais toujours été ouvert à cette idée, tout en sachant que je croyais à l’existence de la nature humaine : nous ne sommes pas des pages blanches, nées de la poussière. Je crois toujours cependant que, quand bien même nous commettons toujours et encore des actes violents, ceux-ci dépendent d’une partie de notre cerveau, qui elle-même en contrôle une autre. C’est la raison pour laquelle j’ai utilisé l’expression d’Abraham Lincoln, la « part d’ange en nous », une façon poétique de faire référence au fait que certains aspects de notre nature profonde sont capables de réduire la violence.

Il y a ensuite les données, les faits, rien que les faits : c’est la seconde raison. Je suis d’abord tombé sur un graphique qui montre les taux d’homicides en Angleterre, du Moyen Âge à nos jours. J’avais toujours pensé que la vie était devenue de plus en plus dangereuse : agressions, torture, vols, meurtres… mais à ma grande surprise, et à l’encontre de la plupart des stéréotypes, le taux d’homicides au Moyen Âge était bien plus élevé qu’à l’époque moderne — environ 35 fois plus ! J’ai consulté de plus en plus de graphiques, de données, démontrant qu’il y avait bel et bien eu des déclins de la violence, que le taux de mortalité et de guerre avait baissé depuis 1945, que le taux des violences faites aux femmes (telles que les viols, agressions sexuelles, violences domestiques) était tombé ces cinquante dernières années ; que les pays, les uns après les autres, avaient aboli la torture, la peine de mort et la criminalisation de l’homosexualité… J’ai donc découvert tout ce qui, à travers l’histoire, montrait que de nombreuses sortes de violences avaient décliné. Et cela était cohérent avec mon point de vue théorique : l’esprit possède de multiples systèmes qui peuvent nous pousser vers des directions différentes. Il y a donc quelque chose au cours de l’histoire qui encourage la meilleure part, la part d’ange en nous.


En tant que scientifique, vous cherchez à décrire les choses telles qu’elles sont — ce qui ressemble fortement à la démarche bouddhiste, même si celle-ci place l’observateur au cœur de l’expérience humaine. Et vos recherches vous ont conduit à produire un livre de plus de 1 000 pages…

C’est un gros livre, en effet, car il ne pouvait pas en être autrement ! D’une part parce que les gens sont tellement sceptiques, et potentiellement surpris et choqués, que je me devais de les convaincre en exposant des données pures tout en expliquant d’où elles viennent, afin de répondre aux objections. Mais le but n’était pas uniquement de prouver qu’un seul type de violence avait effectivement décliné. Qu’il s’agisse de crimes, de guerres, de viols, de violences faites aux enfants, pour chacun d’entre eux j’ai dû établir le fait qu’il y avait bel et bien un déclin ; au bout de cette démonstration par les faits, j’ai dû l’expliquer de par la nature humaine qui nous fait agir violemment, mais aussi de par cette même nature qui inhibe notre violence, ce qui recouvre respectivement deux chapitres. Et j’ai finalement corrélé histoire et psychologie afin d’interroger si la violence déclinait effectivement, si l’esprit possède ces deux instincts (violence et inhibition de la violence) pour recueillir ce qui a changé au cours de l’histoire et qui a fait que la part d’ange, en nous, a dominé notre nature.


Gravure - Tortures dans l'Histoire

Qu’avez-vous ressenti en faisant le décompte de toute cette souffrance, tout en aboutissant finalement à la conclusion d’un processus de civilisation positif ? De la joie, de la compassion, de la souffrance ?

Oui, c’est terrifiant, ça vous rend malade, furieux de lire à quel point les êtres sont capables de cruauté. J’ai été très choqué de ce que j’ai appris sur la torture, les génocides, les exterminations de masse. C’est ce qui m’a amené à apprécier d’autant plus les institutions, les normes, les lois et les valeurs qui nous ont épargné tant d’horribles souffrances en comparaison avec les systèmes que nous avons connus par le passé. Cela m’a fait apprécier la démocratie et les organisations internationales. Vous pouvez le considérer comme acquis si vous ne savez pas à quel point la vie peut être horrible.

Mais qu’est-ce que la compassion, au juste ? Je dirais qu’il s’agit du désir d’alléger les souffrances de l’autre : vous pouvez avoir de la compassion sans pour autant ressentir ce que les autres personnes ressentent. Par exemple, si je vois un enfant terrifié à cause d’un chien qui aboie, je ne me sens pas moi-même terrifié. Mais je veux tout de même rassurer l’enfant en question. Je peux donc me fixer comme objectif de rendre les gens plus heureux, en réduisant leur souffrance, sans nécessairement ressentir ce qu’ils ressentent. L’un peut mener à l’autre.

Prenons un autre exemple : quelqu’un qui souffre d’un cancer. Je ne sais pas comment c’est, je ne peux probablement pas imaginer ce que c’est que de ressentir la douleur liée à un cancer, il n’y a sûrement pas qu’une seule forme de douleur, mais je sais ce que c’est que d’avoir mal et je sais aussi qu’il est important de réduire la souffrance des autres. Je sais que toute forme de souffrance est une chose terrible qui doit être réduite. Et nous pouvons ajouter que la morale ne dépend pas de l’empathie en elle-même car il y a des limites à l’empathie. Notre empathie est souvent suscitée par les personnes que nous connaissons personnellement, des gens qui sont comme nous, qui nous ressemblent, qui sont séduisants, mignons, comme les enfants ou… les petits bébés animaux (rires) ! Et quelqu’un qui se trouve de l’autre côté de la planète et qui est totalement différent de nous, de notre culture, qui n’est peut-être pas très beau, voire laid… de la même manière, il souffre lui aussi et mérite toute notre aide quand bien même nous ne ressentons pas nécessairement de l’empathie à son égard. Mais nous pouvons considérer en tant que principe moral que chaque vie humaine a la même valeur. Nous pouvons reconnaître de façon cognitive qu’ils expérimentent la même douleur, le même plaisir que nous et que l’on peut agir afin de les protéger, quand bien même nous ne ressentirions pas naturellement la souffrance qu’ils ressentent.


Vous décrivez les religions comme étant plus proches des dogmes et croyances, ce qui peut causer une forme de fermeture dans le communautarisme — un entre-soi plutôt qu’un chemin de connaissance et d’ouverture sur le monde. Les religions représentent aussi un réservoir symbolique qui vient nourrir le for intérieur de l’homme, le sanctuaire dans lequel aucune religion ne peut rentrer impunément. Où se situerait alors le juste milieu selon vous ?

Cela dépend de comment les religions sont impliquées. Elles ont engendré de très nombreuses violences, pour de nombreuses raisons. L’une d’entre elles est que la plupart des religions ont autorisé la condamnation violente des pécheurs, prôné l’exécution des homosexuels, que les femmes qui ont des relations sexuelles avec un autre homme que leur mari doivent être exécutées, que ceux qui insultent une représentation sacrée méritent la mort… Il y a donc une incroyable masse de violence à cause des lois religieuses. Et il y en a eu au fil des siècles : les guerres de religions européennes, les pogroms, les croisades… On le voit actuellement en Birmanie, avec le conflit entre les Rohingyas et les Birmans, musulmans contre bouddhistes ; en Inde, les hindous contre les musulmans, au Moyen Orient, les juifs contre les musulmans…

D’un autre côté, si les religions elles-mêmes deviennent plus humanistes (disant par exemple que la vie sur terre est précieuse, que nous sommes tous égaux, que la souffrance est une mauvaise chose), elles peuvent avoir un rôle important dans les mouvements qui prônent la non-violence, en propageant ces valeurs morales, en encourageant le self-control et la compassion.


Tous les humanistes savent que la paix dans le monde se bâtit en premier lieu avec la paix intérieure… De votre point de vue et à partir de ce constat, quel serait le mécanisme qui permettrait de diffuser encore plus de paix ?

Je pense que la paix dans le monde, dans le sens d’une absence de guerre entre les pays, n’est pas une utopie romantique : c’est tout à fait possible. Car nous pouvons le constater, le nombre de guerres a baissé, nous avons vu toutes les parties du monde abandonner progressivement l’idée de la guerre. Au moment où nous parlons il n’y a pas une seule guerre dans le monde occidental. Il n’est pas impossible que les guerres à l’international prennent le même chemin que l’abolition de l’esclavage ou la disparition des sacrifices humains. Ce n’est pas irréaliste. Les guerres civiles, quant à elles, sont difficiles à ramener à zéro car tout ce dont vous avez besoin, c’est de 25 hommes, de quelques armes automatiques pour qu’ils s’autodéclarent « front populaire de libération de machin-chose » et commencent une guerre civile. Nous sommes 7 milliards d’humains sur la terre, et c’est d’autant plus difficile de persuader chaque être et chaque partie du monde de ne pas user de violence. Mais on peut la réduire, même si on n’arrive pas à zéro. Le plus bas ce sera, le mieux ce sera.

L’autre chose c’est que je pense que les communautés internationales, telles que les Nations unies, la Cour pénale internationale, l’Union européenne, sont primordiales. Même si lors de la signature du pacte Briand-Kellogg[2] (dont personne ne se souvient) il avait été déclaré que la guerre était illégale, de nombreuses personnes l’ont jugé ridicule. D’autres pensent que c’est absurde car ça n’a pas empêché la Seconde Guerre mondiale d’éclater. Mais on peut très bien rétorquer à cela qu’il existe des lois interdisant le meurtre, ce n’est pas pour autant que les meurtres n’existent pas : il restera néanmoins toujours préférable d’avoir une loi que de ne pas en avoir. Ce serait bien pire sans.

Par ailleurs, et bien que de nombreux intellectuels et personnes religieuses pensent que le business est le diable en personne, je suis personnellement un sympathisant de l’idée qui voit le commerce comme un élément qui rend les gens plus doux — le « doux commerce » comme le qualifiaient Montesquieu et l’abbé de Saint-Pierre. Lorsque les gens échangent, ils développent réellement de l’empathie car chacun doit s’imaginer ce que l’autre désire s’il veut lui vendre quelque chose ; on doit anticiper ses besoins, situer ses désirs. Et quand vous avez des gens qui sont engagés dans l’échange, alors on donne de la valeur à la vie des autres : on ne tue pas ses clients ! On ne tue pas les gens endettés ! Si quelqu’un possède votre argent, vous ne le tuez pas (rires) ! Et au final, il revient moins cher d’acheter quelque chose plutôt que de le voler. Je pense donc fermement que les relations commerciales sont une force qui contribue à la paix. Nous n’avons pas à envahir la Chine pour avoir la télévision : nous l’achetons, tout simplement. C’est moins cher (rires) !

 

Les 5 forces historiques

Outre les institutions et le « doux commerce », Steven Pinker distingue 3 autres processus civilisationnels qui ont été capables de faire émerger la part d’ange en nous et faire régresser les violences au cours de l’histoire :

« – La féminisation, par laquelle les cultures respectent toujours davantage les intérêts et les valeurs des femmes. Étant donné que la violence est un passe-temps largement masculin, les cultures qui accordent plus de pouvoir aux femmes tendent à tourner le dos à la glorification de la violence et sont moins susceptibles de laisser prospérer en leur sein de menaçantes sous-cultures composées de jeunes hommes déracinés.

– Les forces du cosmopolitisme telles que l’éducation, la mobilité et les médias de grande diffusion peuvent inciter les gens à adopter le point de vue de personnes très différentes d’eux et à étendre leur cercle de sympathie jusqu’à les y inclure.

– Une application croissante du savoir et de la rationalité à l’ensemble des activités humaines — « l’escalator de la raison » — peut forcer les gens à reconnaître la futilité des cycles de violence, à réduire le privilège accordé à leurs propres intérêts par rapport à ceux des autres et à reconsidérer la violence comme un problème qu’il s’agit de résoudre et non comme une compétition qu’il s’agit de remporter. »

 

Vers un monde meilleur,

par Matthieu Ricard

Extrait de la préface de La part d’ange en nous

Matthieu Ricard & Steven Pinker (La part d’ange en nous)

« Cela n’empêche pas qu’il reste beaucoup à faire. La dégradation de notre environnement est incontestablement le plus grand défi du XXIe siècle, dans la mesure où elle va affecter de façon majeure le sort des générations à venir et pourrait créer des conflits susceptibles d’inverser cette diminution régulière de la violence dans le monde. Ce n’est donc pas le moment de perdre courage. Il faut agir sur le plan individuel en s’engageant avec persévérance au service de l’humanité et de la planète, et sur le plan social en remédiant aux inégalités, en favorisant la coopération altruiste et en facilitant l’évolution des idées et des cultures. Il faut aussi agir sur le plan des institutions nationales et internationales pour qu’elles entérinent sous forme de résolutions contraignantes les solutions environnementales indispensables à un avenir meilleur. »

 

[2] Le pacte Briand-Kellogg, ou pacte de Paris, est un traité signé le 28 août 1928 par 63 pays qui « condamnent le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu'instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles ».


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°5 (Hiver 2018)


 

Steven Pinker (La part d’ange en nous)

Steven Pinker, né en 1954 au Canada, est professeur de psychologie à l’université d’Harvard (États-Unis) et l’auteur de plusieurs ouvrages populaires consacrés à la cognition et à la psychologie du langage, et tout récemment de La part d’ange en nous, Histoire de la violence et de son déclin, paru aux Éditions Les Arènes.






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