top of page
loading-gif.gif
  • Photo du rédacteurSagesses Bouddhistes

Le dharma de la vie de famille

Par Martine Batchelor

Extrait de Rencontre avec des femmes remarquables, par Martine Batchelor, aux Éditions Sully


Christina Feldman - Bodhi College
© Christina Feldman

Christina Feldman enseigne la méditation depuis plus de trente ans en Europe et aux États-Unis. Mère de deux enfants, elle joue un rôle actif à Gaia House, un centre de retraire méditative qu’elle a co-fondé en Angleterre (Devon). Au milieu de toute cette activité, elle est inébranlable, simple et charmante. Elle est l’auteur de Quest of the Warrior Woman (Aquarian, 1994) et d’autres ouvrages. Martine Batchelor a rencontré cette enseignante de la première heure.



Un défi


Quand j’ai fondé une famille, j’ai décidé de continuer ma pratique, bien que beaucoup de gens m’aient dit que je n’y parviendrais pas. Si j’avais des enfants, j’étais supposée arrêter mon enseignement parce qu’ils allaient capter toute mon attention et toute mon énergie. Je reprendrais l’enseignement et la méditation plus tard. J’étais bien décidée à lutter contre ces opinions stéréotypées, mais ce n’était pas ma seule motivation !

C’était un défi parce qu’il y avait si peu de parents enseignants et encore moins de femmes avec des enfants. Quand j’ai eu mon premier enfant, les gens se sont dit que j’allais m’arrêter, et au second ils en étaient sûrs. Mais j’ai continué. Avoir des enfants ne signifie pas qu’on n’est plus enseignant ou méditant, et que l’on se consacre uniquement à son rôle de parent, et j’ai eu le sentiment que d’une certaine manière ce serait un défi encore plus grand dans ma pratique.

Méditer en vivant dans un monastère, ou dans un environnement idéal et protégé comme celui d’une retraite, est chose facile. Mais la gageure du Dharma est notre capacité à le vivre et à l’appliquer, non seulement quand c’est facile et agréable, mais aussi dans les difficultés. J’avais une farouche détermination à poursuivre l’enseignement et la méditation.

J’ai la chance d’être enseignante de méditation, parce que je n’ai jamais eu à m’inscrire dans une routine avec des horaires de bureau ! J’ai eu aussi le soutien de mon compagnon qui a un grand respect pour le Dharma et sa transmission. Il était tout à fait volontaire pour m’aider et prendre soin des enfants. Quand ces derniers étaient très jeunes et exigeants, cela m’a demandé une incroyable discipline pour entretenir une pratique et un enseignement vivants et assidus.

Souvent, quand ils étaient bébés, je ne commençais pas à travailler ou je n’avais pas de moment de silence pour réfléchir ou écrire avant neuf ou dix heures du soir, et cela ne durait que deux heures environ. Tout parent sait qu’en l’espace de deux heures un bébé va se réveiller. Cela demandait une très grande discipline quand les enfants étaient petits et dépendants, et c’était absolument essentiel ; sans cela, je n’aurais jamais pu continuer ma pratique.

Parfois, je devais serrer les dents pour maintenir la discipline. Quand les enfants dormaient, il était beaucoup plus tentant de lire ou de s’allonger pour se détendre. Néanmoins, chaque nuit, je prenais le temps de méditer et finalement je pris conscience d’avoir gardé vivant un cap et une vision intérieure qui n’étaient pas définis par les autres rôles de ma vie. Chaque fois que je commençais, cela m’apportait un sentiment de fraîcheur et la ligne directrice du lendemain. Chacun de ces moments était bénéfique, même si je baignais parfois dans une sorte de stupeur.



Méditation et parentalité

En grandissant, mes enfants ont donné un sens d’immédiateté à ma pratique. Être parent est un défi pour chaque niveau de l’être. Tout ce qui est important dans la pratique méditative (la patience, le pardon, le lâcher-prise, la compassion, la ténacité et l’équanimité) l’est aussi dans le rôle de parent. Les enfants offrent l’opportunité de nourrir et de faire grandir ces qualités de manière directe et dynamique.

Ce qui permet en méditation d’atteindre une plus grande profondeur, la compréhension et la quiétude est aussi efficace quand on est avec des enfants. Je trouve que le lien le plus fort entre la méditation et la parentalité est peut-être le lâcher-prise – simplement ne pas garder, le moment d’après, l’image de ce qui s’est mal passé le moment d’avant. C’est de vivre avec cette fraîcheur et cette ouverture qui font de la parentalité une expérience méditative plutôt qu’un devoir.

Si un parent allait dans un monastère pour faire une retraite intensive, il aurait besoin d’équanimité, de compassion, de persévérance et de discipline. Si vous invitiez un moine ou une nonne chez vous pour qu’ils s’occupent de vos enfants, ils auraient besoin de faire preuve d’exactement les mêmes qualités. Il est essentiel de valoriser ces qualités parce qu’elles font partie du chemin de la vie, quel que soit le contexte. Elles sont aussi importantes dans une pratique intensive que dans le rôle de parent.

Je suis très impliquée dans la vie de mes enfants. Je suis étroitement associée à leur éducation, j’ai une bonne relation avec leurs enseignants, et j’aide régulièrement à l’école. J’essaie de leur proposer des activités de loisirs qui leur soient utiles, et nous passons une grande partie de notre temps libre ensemble, souvent dans la nature.

Nous communiquons très ouvertement. Quand ils grandiront, il y aura des domaines de leur vie où ils ne voudront pas de moi. Déjà maintenant, il y a des choses auxquelles ils ne me demandent pas de participer et je suis contente qu’il en soit ainsi.

Nous n’avons jamais été séparés plus de huit jours. Je les ai toujours emmenés avec moi quand j’allais diriger des retraites à l’étranger. Je n’ai jamais voulu être une mère absente et mes enfants ont conscience de la disponibilité de leurs parents. Pour moi, être un parent conscient signifie participer volontairement à la vie des uns et des autres. Je crois que la proximité que nous avons maintenant qu’ils sont jeunes sera une base solide pour leur indépendance quand ils grandiront. Un parent bouddhiste est censé incarner un sens profond des valeurs morales dans la famille, valeurs avec lesquelles les enfants vivent maintenant, organiquement, dans leur propre vie. Cela concerne notre vision du monde, le sentiment d’interdépendance et de responsabilité.


La spiritualité des enfants

Mes enfants en grandissant prennent conscience de la place centrale qu’occupe le Dharma dans ma vie. Ils sont aussi beaucoup sollicités et je les encourage à avoir leur propre chemin de réflexion. Ils m’aident consciemment pour mon travail, mon enseignement et quand ils viennent avec moi pour des retraites. Il semble que les enfants trouvent leur propre manière de pratiquer et mon rôle dans la vie n’est pas de les modeler dans une forme particulière de pratique du Dharma. Pourtant, il est inévitable que les parents influencent leurs enfants par leurs actions, leur exemple et leurs paroles. Il est important que mon influence sur mes enfants soit utile, entière et qu’elle les encourage à se poser des questions et à comprendre.

Je préconise pour les enfants la base morale du Dharma, les préceptes. Ils font partie de la vie de mes enfants depuis qu’ils sont en âge de comprendre les mots, et ils ont acquis de ce fait une compréhension plus profonde de l’interconnexion. Par exemple, ils ne feraient pas de mal à un être vivant, parce qu’ils ont compris par eux-mêmes que ce serait une violation de la vie. Leurs principes moraux ne peuvent évidemment pas être séparés de leurs influences passées et de leurs parents, mais ils les ont intégrés. On enseigne à nos enfants la vigilance, la compassion et la conscience à travers des exemples. Mais on ne peut pas obliger un enfant à être conscient, on ne peut pas modeler son comportement. Ils doivent suivre leur chemin personnel et les parents sont là pour les guider, comme l’enseignant du Dharma est un guide.

Je dirige la retraite familiale de Barre, dans le Massachusetts, aux États-Unis, depuis dix ans. L’idée de la retraite familiale est de donner l’occasion à des parents de pratiquer sans être séparés de leurs enfants. On prend les enfants en charge et on assure quelques heures de calme dans la journée pour que les parents poursuivent leur méditation. C’est inhabituel en Occident, très peu de centres acceptent les enfants.

D’habitude, les parents doivent se séparer de leurs enfants s’ils veulent poursuivre ou développer leur vie spirituelle. Les enfants ont une vue déformée de la spiritualité puisque c’est pour eux quelque chose qui éloigne leurs parents, alors que les parents de leurs amis vont à l’église ou à la synagogue en famille. Par les retraites familiales, on essaie donc de trouver les moyens de supprimer ces séparations.

Les enfants n’ont pas idée de ce qu’est la méditation, ils considèrent la spiritualité comme quelque chose de bizarre, d’étranger et d’incongru. Il m’est apparu que certains enfants n’ont aucune dimension spirituelle dans leur vie. Leurs parents appartiennent à une génération qui a souvent renoncé à la religion traditionnelle et qui ne va plus à l’église ; de ce fait les enfants n’ont pas de symboles spirituels appartenant à leur culture. En Amérique, il est illégal de faire de l’éducation religieuse à l’école. On propose aux enfants des symboles de consommation, de plaisir et de déplaisir. Il est évident que le bouddhisme en Occident doit combler ce fossé et contribuer à élever une nouvelle génération de personnes ayant une conscience spirituelle.

La spiritualité peut tout englober dans la vie : la parentalité, les relations humaines, les interactions avec autrui et le travail. Ainsi, ce n’est pas un déguisement ou un uniforme que l’on enfile quand on va faire une retraite et qu’on enlève ensuite. Le fait d’accepter des enfants dans les retraites est une manière de reconnaître cela. On a toujours considéré dans l’enseignement occidental de la méditation que le cheminement spirituel était le domaine des adultes, et on s’adressait rarement à celui des enfants. C’était comme si les enfants n’avaient pas de dimension ou de besoins spirituels. On attendait d’eux qu’ils fassent les erreurs qu’ils devaient faire, qu’ils collectionnent les problèmes insolubles autant qu’ils le devaient et puis qu’ils aillent faire une retraite pour tout résoudre quand ils seraient plus âgés.

Nous avons commencé à inclure les enfants dans nos retraites familiales pour de courtes périodes, et nous pratiquions une méditation en famille. Les enfants venaient dans la salle de méditation une fois par jour pendant une demi-heure : nous faisions une méditation sur l’amour bienfaisant, nous chantions ou faisions un rituel. Je ne savais pas dans quelle mesure les parents allaient accepter que j’enseigne le Dharma à leurs enfants, donc les premières années je commençai avec précautions.

Au fil des ans, certains enfants ont eu des besoins différents, et nous en avons accueilli de nouveaux. Ils voulaient être consultés sur leurs attentes, plutôt que d’autres décident pour eux. En grandissant, ils demandent davantage de groupes de discussion, d’enseignement et de pratique. Ils font plusieurs séances de méditation assise et marchée. Les plus jeunes ont un emploi du temps un peu différent, qui est encore en train de changer.

J’ai découvert en travaillant avec les enfants, notamment avec ceux qui ont participé à plusieurs retraites, qu’ils ont une volonté, une ouverture et un intérêt étonnants pour l’étude du Dharma.

J’ai de plus en plus confiance dans ma capacité à enseigner le Dharma aux enfants et dans leur aptitude à le comprendre. Je crois qu’il est important et nécessaire de considérer les enfants comme des êtres spirituels responsables. Ils sont peut-être immatures physiquement et psychologiquement, mais ils sont doués d’une ouverture et d’une capacité à apprendre remarquables.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°4 (Automne 2017)



 


Commenti


bottom of page