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Bouddhisme et écologie


Si nous avons le pouvoir de détruire en toute inconscience, de provoquer et de cautionner la dégradation de notre environnement, nous avons également le pouvoir de cesser cette destruction, de préserver la vie et de prendre nos responsabilités quant aux déséquilibres que nous créons. Quelles sont alors les principales mesures que nous pouvons prendre en faveur de l’environnement ? Quelles nouvelles sources d’énergie envisager pour demain ? De quelle manière développer une vision et un comportement plus éthiques ? Sagesses bouddhistes a reçu Hubert Reeves et Claude Tomasi dans le cadre de l’une de ses émissions afin d’en discuter. 


ÉMISSION "SAGESSES BOUDDHISTES"

Invités : Hubert Reeves et Claude Tomasi (lama Dordjé)

Présentation : Aurélie Godefroy


Aurélie Godefroy : Notre planète est vraiment mal en point : peut-on dire que depuis quelques décennies, c’est l’ensemble des ressources que l’homme pille dans notre planète ?

Hubert Reeves : On peut dire que le moment critique a été à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui correspond au moment où l’on s’est développé à très grande vitesse : toute notre intelligence est alors mise au service de la fabrication des outils les plus efficaces, pour pêcher le plus de poissons possible, pour raser le plus de forêts possible… à partir de ce moment-là, les choses vont commencer à se détériorer. On s’en rend compte dans les années 1980-1990 et depuis, d’année en année, nous battons tous les records sur le plan de l’épuisement des réserves, du réchauffement climatique et de la destruction de la biodiversité. 


Une des manifestations les plus concrètes de la détérioration de l’environnement est celle du réchauffement de la planète et des perturbations climatiques que cela entraîne. Quels peuvent être les effets à court terme ?

H.R. : Ils sont déjà très présents, et au-delà de tous les scénarios que l’on avait pu envisager. L’élément « positif » de cette crise est que nous pouvons développer une conscience planétaire et nous rendre compte que ce que nous faisons ici a une influence de l’autre côté de la Terre. Le phénomène de la montée des océans, le phénomène de l’amplification des dérèglements climatiques comme les tempêtes qui sont plus puissantes — non pas plus nombreuses —, le froid, la canicule, les inondations…  tout cela est prévu par les modèles de réchauffement. Et il est crédible que nous soyons déjà rentrés dans ce monde de dérèglement planétaire du climat et que, si nous laissons la température croître encore, cela deviendra ingérable. Voilà ce que nous avons devant nous.


Une des conséquences c’est aussi le facteur humain : aujourd’hui plus d’un milliard d’êtres humains vivent dans la précarité, ce qui correspond à un habitant du monde sur sept, ce qui est énorme. Et la population ne cesse de croître… 

H.R. : Il y a, c’est vrai, le fait qu’une petite fraction de la population profite des richesses présentes et que l’écart entre les plus pauvres et les plus riches s’accélère rapidement. Nous allons vers un monde où il y aura des ghettos où vivent très bien certaines personnes — nous, pays riches — au milieu de milliards de gens qui sont extrêmement pauvres. On s’attend à ce que la population mondiale plafonne, car les taux de natalité ralentissent à présent. Les données laissent tout de même à penser que la population va se stabiliser aux alentours de dix milliards vers 2050, et la question fondamentale qui se pose est : peut-on faire vivre à dix milliards de personnes une vie convenable, beaucoup plus frugale que celle que nous vivons actuellement, mais convenable, sans détériorer irrémédiablement la planète ? Personne ne connaît la réponse à cette question. C’est énorme mais ce n’est pas impossible, car je pense que lorsque les êtres humains se décident à faire quelque chose, ils le font de manière géniale. Le génie humain est extrêmement inventif, mais ça reste le grand défi que la nature nous lance.


Justement, ne faut-il pas travailler à revenir à une harmonie entre notre équilibre intérieur et notre équilibre extérieur ? Comment faire ?

Claude Tomasi : Oui, absolument, les deux sont indispensables et doivent aller de pair : les choses ne seront pas durables si nous ne changeons pas nos mentalités. On peut prendre l’exemple du Bouddha qui, tout en vivant dans un palais merveilleux, avant son éveil, a refusé cette « bulle » au milieu d’un monde qui, autour de lui, était rempli de gens affamés, touchés par la maladie, la vieillesse et la mort. Il a refusé cette seule bulle intérieure afin de voir quelles solutions pouvaient être trouvées pour modifier l’extérieur. 

La méditation et ses différentes techniques sont vraiment les contre-poisons que nous devons développer. Il y a ce qu’on appelle la méditation de Tonglen (littéralement, « prendre et donner » en tibétain) où, d’une manière symbolique, nous imaginons inspirer tout ce qu’il peut y avoir de négatif pour l’environnement et dans l’expir, au contraire, nous renvoyons tout ce qu’il peut y avoir de positif. Ça n’a pas une incidence réaliste — quoique ça puisse encore se discuter — mais cela a avant tout une incidence sur nos propres comportements. 


Peut-on dire que ce que l’on perçoit de l’état de la planète aujourd’hui, finalement, n’est que le reflet de l’écologie intérieure ?

C.T. : Totalement. Cet empoisonnement généralisé de l’air, de l’eau, de la terre correspond à ces poisons qui sont énumérés par le Bouddha notamment dans la deuxième noble vérité : en premier lieu, il y a l’avidité, celle du gain, du profit qui nous pousse à exploiter les choses en perdant toute forme de respect. Ensuite — car tout est lié — il y a l’aveuglement, c’est-à-dire l’ignorance des conséquences. Pour donner une image, je dirais que cette avidité peut être symbolisée par la marée noire, puisque pour de pures questions de profit, les dégazages se font en pleine mer ou près des côtes. L’aspect d’ignorance, d’aveuglement, ce serait les marées vertes —les algues en Bretagne par exemple — qui représentent tout simplement l’ignorance des conséquences de la pratique de certaines agricultures. Je pense que la violence qui est en nous est illustrée par ces rejets de déchets toxiques qui se font criminellement. 


On a malgré tout le sentiment que les choses sont en train de bouger... 

H.R. : Jusqu’ici, seuls se sentaient concernés d’heureux et sympathiques « écolos » mais, depuis quelques années, on a l’impression que le message a été entendu par les personnes qui prennent les décisions — gouvernements, multinationales, etc. Cependant, il faut ajouter qu’il y a beaucoup à obtenir et qu’aujourd’hui, nous doublons notre demande d’énergie tous les 30 ans : ça ne peut pas rester tel quel car, si vous êtes un peu familiers avec les mathématiques, vous savez qu’à ce rythme-là, aucune solution n’est possible. Mais il y a à mon sens un élément d’espoir qui se développe : c’est la prise de conscience non seulement au niveau des gens mais aussi au niveau des décideurs.


Du point de vue bouddhiste, dès son Éveil, le Bouddha a pris la terre à témoin. Quelle serait dès lors la définition de l’écologie du point de vue bouddhiste ?

C.T. : Ce geste, lorsque le Bouddha atteint l’Éveil, signifie que le plus haut éveil spirituel va de pair avec une présence au monde. Ce qui est intéressant c’est qu’il demande en quelque sorte l’« authentification » de son éveil spirituel à la terre. Cet éveil spirituel, comme on le sait, c’est le constat de la souffrance humaine, l’origine de la souffrance qui se trouve en nous-mêmes, dont nous sommes les causes, l’au-delà de la souffrance et les moyens de s’en libérer. Dans l’Éveil du Bouddha, il y a cette conscience extraordinaire de l’interdépendance universelle de tous les phénomènes.

H.R. : Je veux ajouter quelque chose qui, à mon avis, fait que le bouddhisme est « supérieur » au christianisme, si on peut dire : dans le christianisme, la tradition veut que les hommes mettent la nature à leur service. C’est le problème que nous rencontrons aujourd’hui ; nous l’avons trop mise à notre service et nous sommes maintenant les victimes de notre puissance. L’être humain n’est pas l’être supérieur qui doit asservir les autres. C’est, je crois, un élément très important du bouddhisme. 


Hubert Reeves, vous avez souvent pris position en alertant la population sur la disparition des espèces animales et végétales. Où en est-on aujourd’hui ?

H.R. : Qu’est-ce que la biodiversité ? C’est un ensemble de tous les vivants mais aussi une interaction entre eux, et c’est important car nous sommes parmi ces vivants. Nous sommes reliés par un ensemble de phénomènes interdépendants à tout ce qui se passe, de sorte que la perte d’une espèce n’est pas simplement quelque chose de triste en soi, c’est quelque chose qui nous menace directement. La biodiversité est quelque chose de moins visible. Quand il y a des canicules, tout le monde en parle ; quand les vers de terre, les lombrics disparaissent lentement, ce n’est pas très spectaculaire. C’est pourtant tout aussi grave car toute la question de la fertilité des sols est impliquée. La population des papillons, des oiseaux diminue rapidement : tout cela assure indirectement la pollinisation, le miel, l’oxygénation des sols, mais aussi notre possibilité de nous nourrir.


Les ressources énergétiques sont en train de s’épuiser. Que peut-on envisager pour l’avenir ?

H.R. : Il y a un point qui est fondamental dans cette sélection de modes d’énergie, c’est de tenir compte du fait que les espèces animales — et nous en sommes une — durent longtemps ; la durée de vie d’une espèce animale se chiffre en millions d’années. C’est-à-dire qu’il faut encourager une énergie qui n’est pas épuisable en quelques siècles et même quelques milliers d’années, c’est tout à fait insuffisant. On l’a fait avec le pétrole, on l’a épuisé en un siècle. À présent on parle d’autres sources d’énergie, le nucléaire en particulier, qui sont également épuisables en termes de quelques siècles ; mais je pense qu’il faut absolument ajouter la dimension du choix d’une énergie à long terme. Il faut tenir compte du fait que les seules capables de tenir le coup pendant des milliers, des millions, voire des milliards d’années, ce sont les énergies renouvelables : le soleil à lui seul est encore là pour cinq milliards d’années ! On n’en parle pas suffisamment : on dit toujours que « c’est bon si ça dure 1 000 ans », mais 1 000 ans, ce n’est rien ! Mille ans, c’est le Moyen Âge, 4 000 ans c’est l’Empire égyptien. Il est donc important d’incorporer la dimension temporelle : à quelle échelle de temps voulons-nous donner de l’énergie à l’humanité ? 


Pour ce faire, l’être humain ne doit-il pas revenir à plus de sagesse ?

C.T : Oui, plus de sagesse, plus de modération, donc de réduction de la consommation ; il est impossible d’avoir autant de voitures. Nous sommes plus de sept milliards et on estime le nombre de voitures à un milliard. Il y a donc un besoin de sagesse, de davantage de frugalité et surtout d’une vision éthique. On le retrouve dans les trois entraînements du bouddhisme : la sagesse, l’éthique, et la discipline mentale. Du point de vue éthique, tout se résume d’une part à ne pas nuire aux êtres vivants et, d’autre part, à leur venir en aide. Dans le bouddhisme, c’est symbolisé par l’action du bodhisattva que l’on peut qualifier de « héros de l’éveil » et qui prend cet engagement dans la perspective d’une responsabilité infinie puisqu’il est prêt à œuvrer pour soulager les souffrances humaines aussi longtemps qu’il y aura une vie sur terre. Les bodhisattvas s’incarnent : il y a des noms célèbres comme Ashoka, on peut parler aussi de Gandhi sur un autre plan, ou de Sa Sainteté le Dalaï-Lama qui est un homme d’action.


Comment contribuer à un monde meilleur ?

H.R. : Je pense au rôle que peuvent jouer les grandes institutions religieuses dans cette lutte pour la préservation de la planète. Il y a des choses qui certes se font, mais à mon avis, trop peu. Les grandes institutions américaines protestantes font des choses, le catholicisme ne semble pas être particulièrement éveillé, alors qu’il a un impact formidable. En d’autres termes, il n’y a pas que le « ciel » dans la vie, il y a aussi la terre. C’est l’un des aspects qui, pour moi, importent : inciter ceux qui ont une autorité religieuse, qui sont écoutés jusqu’au fin fond de l’Afrique, à faire passer ce message. Vous allez en Afrique, vous allumez la télévision, vous n’entendrez pas grand-chose sur la détérioration de l’environnement. C’est pourtant crucial.



Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°8 (Automne 2018)


 


Hubert Reeves est un astrophysicien de renommée internationale. Il a publié de nombreux articles dans des revues spécialisées mais aussi divers ouvrages comme le très célèbre Poussières d’étoiles (éditions Points).

 

Claude Tomasi (lama Dordjé) a été professeur de lettres. Il rencontre en 1984 le lama tibétain Guendune Rinpoché, fondateur des centres de retraite et du monastère bouddhique Dhagpo Kundreul Ling en Auvergne. Il devient lama après deux retraites de trois ans. Il retourne à la vie laïque après un engagement monastique de 1989 à 2011.






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