Rencontre avec Matthieu Ricard

Le Soleil de la dévotion

Propos recueillis par la rédaction de Sagesses Bouddhistes Le Mag

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Après l’obtention d’un doctorat en génétique, Matthieu Ricard devient moine bouddhiste de la tradition tibétaine.

Il est l’interprète et le traducteur de nombreux maîtres tibétains

dont Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Essayiste et photographe, il a publié plus de 35 livres dont une dizaine de photographies.

Dans son dernier livre émouvant et inspirant Carnets d'un moine errant, errant mais pas tant que ça, Matthieu Ricard nous livre le récit d'une vie auprès des maîtres, inspirée par la force de leur sagesse. Nous sommes allés à sa rencontre avec des questions très banales et repartis avec des petites perles de sagesse que nous avons plaisir à partager ici.

©Philippe Judenne

Vous écrivez dans votre livre Carnets d’un moine errant que vous êtes né à l’âge de 21 ans à Darjeeling en rencontrant le maître tibétain Kangyour Rinpoché ? Pourquoi ? Et avant 1967 ?

Matthieu Ricard : J’eus la chance de rencontrer dans mon adolescence un grand nombre de personnes diversement remarquables. Nombre d’intellectuels parisiens, écrivains et philosophes, grâce à mon père Jean-François Revel, des peintres – parmi lesquels Pierre et Zao Wou-Ki, grâce à ma mère artiste Yahne Le Toumelin, des explorateurs fascinants grâce à mon oncle le navigateur Jacques-Yves Le Toumelin, des grands musiciens et scientifiques, avec François Jacob[1] en particulier qui m’accepta dans son laboratoire à l’Institut Pasteur.  Mais aussi fécondes et instructives qu’aient pu être ses rencontres, j’étais déconcerté, face au fait qu’il ne semblait pas y avoir de lien direct avec la bienveillance ou la malveillance, le bonheur ou le mal-être. Il y avait des philosophes sympathiques et chaleureux, d’autres exécrables ; il en allait de même des musiciens, des jardiniers et des savants.

Tout devait changer avec la rencontre de Kangyour Rinpoché. Sa qualité d’être me montrait ce qui gît au bout du chemin, un chemin de transformation qui mène de l’égarement à la sagesse, de la souffrance à la libération et de l’égocentrisme à une bonté inconditionnelle. Un processus irréversible était enclenché, mais le moment de changer de vie n’était pas encore venu.

Je ne connaissais rien au bouddhisme, mais je voyais bien qu’il y avait en eux une cohérence parfaite : les messagers étaient eux-mêmes le message et ils vous montraient ce qu’il y avait au bout du chemin.

 

Vous comparez Kangyour Rinpoché et Khyentsé Rinpoché à deux soleils, deux cieux, deux sources d’eau pures ?

Oui deux soleils, deux Socrate, deux Saint François d’Assises, plus encore à mes yeux — ils étaient l’incarnation même de la sagesse et de la compassion et au fil de nombreuses années passées en leur présence, chaque instant, chaque geste et parole venant d’eux n’a fait que confirmer leur bienveillance, sans failles à l’égard de tous ceux qui les approchaient. Ils ne demandaient rien, n’attendaient rien, n’avaient rien à perdre ou à gagner d’avoir un ou deux disciples de plus, mais tout à donner et à partager.

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Dilgo Khyentsé Rinpoché  ©Matthieu Ricard

Est-ce qu’on peut pareillement trouver à notre époque de pareilles sources pures ?

Oui, il y a de merveilleux enseignants. Pour ne citer que ceux qui me concernent le plus directement, les fils de Kangyour Rinpoché, Péma Wangyal Rinpoché et Jigmé Khyentsé Rinpoché, ainsi que le grand érudit Khenpo Péma Sherab qui a maintenant 86 ans et que je connais depuis 40 ans. J’ai eu la bonne fortune de traduire deux à trois semaines chaque année depuis 23 ans au Centre d’Études de Chanteloube, lorsqu’il explique des textes fondamentaux du bouddhisme tibétain. Je suis également très proche de Rabjam Rinpoché, le petit-fils de mon maître Dilgo Khyentsé Rinpoché.

Il me semble essentiel de bien étudier les textes, notamment les qualifications requises d’un maître spirituel authentique et les travers, souvent graves, des imposteurs, avant de s’engager dans un rapport de maître à disciple. Ces caractéristiques sont décrites en grand détail dans les textes, notamment dans le Trésor des précieuses qualités et Le chemin de la grande perfection publiés par mes amis des Éditions Padmakara. 

Le cœur de la transmission spirituelle tient aux qualités du maître : sa liberté intérieure, sa compassion, sa sagesse et son désintérêt pour les futilités mondaines. Après cinq ans à aller à la rencontre de Kangyour Rinpoché, j’ai ensuite vécu deux ans en sa présence, puis j’ai passé treize ans auprès de Dilgo Khyentsé Rinpoché et de longues périodes auprès de Trulshik Rinpoché et de Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Au cours de toutes ces années, je n’ai jamais décelé chez eux une pensée, une parole, ou un acte qui soit susceptible de nuire à autrui. Leur seul et unique souci semblait être d’accomplir le bien des êtres, pas seulement leur bien immédiat, mais un bien ultime : la libération du monde conditionné par la souffrance, le samsara.

S’initier à la voile sur un petit dériveur en bord de plage n’est pas la même chose que se former avec un marin chevronné pour naviguer en haute mer par tous les temps. Il revient à chacun de décider en toute connaissance de cause dans quelle voie il souhaite s’engager et à quel type de maître il est prêt à se confier, après avoir mûrement réfléchi ses objectifs et examiné sous tous ses angles l’authenticité des maîtres en question.Les textes nous avertissent aussi de la rareté des maîtres qualifiés. Ils décrivent notamment les qualités requises d’un maître : il, ou elle, doit posséder une excellente connaissance des enseignements, les avoir intégrés dans son flot de conscience et atteint un haut niveau de réalisation spirituelle. Celle-ci s’exprime notamment dans une compassion sans faille pour tous les êtres sans exception. La plus grande satisfaction d’un maître est qu’un disciple progresse vers la libération de la souffrance. Nous sommes loin des rapports de domination dont la vie courante nous donne constamment des exemples, et qui caractérisent la recherche d’emprise d’un faux maître sur ses disciples. L’accueil du maître est un geste de pure générosité spontanée comparable à l’assistance offerte à un voyageur égaré, à un fugitif en danger. Le maître partage son expérience du déracinement de l’ignorance, des émotions négatives, et des souffrances qu’elles entraînent. Maîtrisant pleinement les méthodes de la pratique spirituelle, il sait discerner celles qui conviennent le mieux à tel disciple, à un moment donné de son existence. Ces qualités ne peuvent naître que d’un accomplissement intérieur, perceptible dans les enseignements les plus profonds comme dans les gestes les plus simples.

L’humilité est l’une des qualités distinctives d’un maître véritable. Si elle fait défaut, mieux vaut passer son chemin. Il en va de même pour la science. Lorsqu’on est confronté aux fake news, concernant en ce moment les vaccins par exemple, on tombe de nombre de prétendus scientifiques qui commencent pour vous énumérer pendant cinq minutes toutes leurs qualifications. Ça sent déjà le roussi ! Tous les grands scientifiques que je connais se contentent d’expliquer avec le plus de clarté et de rigueur possible l’état d’avancement des connaissances scientifiques, et n’ont pas besoin de faire un étalage ostentatoire de leurs qualifications.

Est-ce que dans la vie de tous les jours on pourrait appliquer ce principe de précaution ?

Les gens qui sont pleins d’eux-mêmes et n’ont en tête que la maximisation de leurs intérêts personnels sont difficiles à gérer. Mais on peut être orgueilleux et égoïste sans être malhonnête. Par contre un prétendu maître spirituel orgueilleux et égoïste n’est pas une personne à fréquenter, de près ou de loin. On tolère qu’un grand philosophe ou mathématicien soit arrogant, colérique ou obsédé par ses passions, mais ces défauts sont fondamentalement antinomiques à un maître spirituel. Finalement, le critère ultime est qu’un maître authentique doit aider le disciple à remédier aux causes de la souffrance et non pas en créer lui-même !

 

En 2014, vous connaissez Chade-Meng Tan, un des premiers ingénieurs de Google qui cherche à introduire la méditation en entreprise. Qu’en pensez-vous ?

C’est un personnage sympathique que j’ai souvent croisé. Meng est enthousiaste et sincère. Il avait pour but d’introduire la méditation dans tous les bureaux du monde…. Il en est encore loin. Mais pourquoi pas ?

Un jour il a parlé d’une méditation sur la bienveillance de dix secondes toutes les heures. Quand j’ai entendu cela, je me suis dit qu’il exagérait et que cela était le comble du superficiel. Mais à la réflexion, je me suis dit que c’était une excellente chose. L’idée de Meng était la suivante : s’arrêter toutes les heures et regarder les gens autour de soi, que vous soyez dans la rue ou au bureau, et pendant dix petites secondes, engendrer du fond du cœur le souhait qu’ils trouvent les causes du bonheur et soient libérés des causes de la souffrance.

En fait, c’est très malin, car c’est déjà un moment, même bref, durant lequel vous cessez de nourrir des pensées, des paroles, des actions négatives à l’égard de ceux qui vous entourent. Vous n’allez évidemment pas enchaîner ces 10 secondes avec une insulte ou une gifle. Et puis, la répétition, toutes les heures, mets en route une forme de continuité. De fait, imaginez que vous ouvriez une bouteille de parfum pendant 10 secondes : vous retirez le bouchon de la bouteille et le parfum se libère dans la pièce. Sa fragrance, elle, va persister 5 ou 10 minutes. Et si vous faites ce geste toutes les heures, un léger parfum va perdurer tout au long de la journée. Cela correspond aux enseignements sur la méditation selon lesquels il vaut mieux faire de courtes séances de méditation répétées régulièrement, que de longues séances une fois tous les 15 jours.

Les enseignements bouddhistes traditionnels recommandent également de cultiver la présence attentive en se fixant des échéances à court terme, mais sans cesse renouvelées. Si vous marchez dans la campagne ou dans une rue, vous vous donnez pour but de maintenir votre attention focalisée sur l’instant présent jusqu’à un poteau qui se situe à cinquante mètres de là, par exemple. Arrivé au poteau, vous prenez un autre point de repère et maintenez de nouveau votre attention jusqu’à ce point, et ainsi de suite. Comme le dit le grand sage indien Shantidéva dans La Marche vers l’Éveil : il n’y a pas de grande tâche difficile qui ne puisse pas être décomposée en petites tâches faciles.

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Kangyour Rinpoché  ©Matthieu Ricard

Pourquoi est-il important de mettre en place « une pratique » dans sa vie, même si, on vient de le voir, elle ne prend pas longtemps pour être menée ?

J’entends souvent la même réponse : « Je n’ai pas le temps ». Pourtant un individu moyen a quand même le temps de faire beaucoup de choses dans une journée. On lit le journal, on regarde la télévision, on bavarde, etc. Finalement, pour « avoir le temps, » il importe de définir quelles sont nos priorités dans l’existence. De même que l’on sait maintenant que faire 40 minutes d’exercice physique trois fois par semaine est très important pour notre santé, il importe de soigner notre hygiène mentale en entraînant notre esprit à devenir plus calme, plus stable, plus lucide et plus bienveillant. Donc, si 20 minutes de pratique quotidienne améliorent votre rapport aux autres, votre équilibre émotionnel, votre sommeil, etc., c’est une excellente chose.

Sinon, c’est un peu comme si un médecin vous annonce que vous avez une maladie, prescrit un traitement, et que vous lui répondez : « Pardon docteur, d’une part, je ne me sens pas bien et d’autre part, je n’ai pas temps ! Je suivrai donc ce traitement lorsque j’irai mieux et que j’aurai tout le temps devant moi, » ce qui risque de ne jamais arriver.

 

Est-ce que l’on peut dire que la pleine conscience et autres pratiques du même genre sont du bouddhisme « light » ?

On ne peut pas dire ça. Jon Kabat-Zinn qui a initié les programmes de réduction du stress par la pleine conscience il a y plus de trente ans, programme qui a fait un très grand bien à d’innombrables personnes dans le monde, dans les hôpitaux notamment, dit lui-même qu’il n’est pas bouddhiste. La technique de la pleine conscience telle qu’elle est utilisée aujourd’hui est bien un outil qui vient du bouddhisme, mais ne prétend pas être une pratique bouddhiste. Il ne s’agit donc pas de proposer une forme de bouddhisme déprécié, mais un outil que l’on met à disposition de tous de façon purement laïque. Si cet outil fait du bien, on aurait tort de s’en priver ! Il ne s’agit donc ni d’un bouddhisme « light » ni d’une manière dissimulée de propager le bouddhisme, lequel se garde de toute forme de prosélytisme.

De fait, nous avons affaire à notre esprit du matin au soir et cet esprit peut être notre meilleur ami comme notre pire ennemi. Tout ce qui nous permet d’avoir un esprit plus équilibré et de ne pas être l’esclave de nos états mentaux afflictifs est donc bienvenu.

 

Que pensez-vous des gens qui se déclarent spirituels, mais éloignés de la religion et de ses institutions ?

On entend souvent dire en effet : « Je suis spirituel, mais pas religieux ». Je ne sais pas trop ce qu’ils entendent par « spirituel. » S’il s’agit de transformer son esprit, pour trouver la liberté intérieure et progresser vers la sagesse et la bienveillance, alors tout va bien. Si c’est simplement pour relaxer sous un manguier entre deux bâtons d’encens, habillé en blanc, et entretenir une idée romantique de la transformation intérieure, cela semble bien superficiel. Il importe que la « spiritualité » quelle qu’elle soit, constitue un véritable chemin de transformation intérieur qui permette de devenir un meilleur être humain et de mieux se mettre au service des autres.

 

Vous citez dans votre livre les paroles du père Ceyrac : « La misère comme la richesse peuvent déshumaniser. Jamais la pauvreté ». Qu’en pensez-vous ?

Remédier à l’extrême pauvreté et l’un des buts premiers de l’action de Karuna-Shechen [2]. Je pense que le merveilleux Père Ceyrac voulait distinguer la misère profonde de la vie simple et frugale, mais pleine de dignité de certaines populations dans le monde. Dans l’état du Jharkhand en Inde où Karuna-Shechen œuvre depuis plusieurs années, les populations tribales ont des villages impeccablement tenus et une vie communautaire très riche. Les habitants sont souvent assis sur le pas de leur porte dans la rue principale pour discuter avec leurs voisins et ceux qui passent. Leur dignité, c’est d’être fiers des valeurs qu’ils partagent, de la richesse des relations humaines. Être une bonne personne n’a rien à voir avec le rang social ou le fait de s’enrichir.

[1] François Jacob, biologiste et médecin français, récompensé du prix Nobel de physiologie ou médecine a été le directeur d’une thèse de Matthieu Ricard en génétique cellulaire à l'Institut Pasteur.

[2] Karuna-Shechen est une association humanitaire cofondée en 2000 par Matthieu Ricard et Shechen Rabjam Rinpotché. Elle aide par le monde plus de 400 000 personnes et bénéficie de l’intégralité des droits d’auteur de Matthieu Ricard et d’innombrables autres donateurs(voir Sagesses Bouddhistes Le Mag n°16).

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Cet article intégral est issu de Sagesses Bouddhistes Le Mag n°19.

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