Thich Nhât Hanh

L'ENGAGEMENT D'UNE VIE POUR LA PAIX

Photos : ©Plum Village Community of Engaged Buddhism. Traduction et adaptation : Marie-Christine Peixoto

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Thich Nhât Hanh est le nom sous lequel est connu le maître zen vietnamien dans le monde entier, comme écrivain, enseignant, poète et militant pour la paix. « Thay » est le mot vietnamien informel pour « enseignant » et le nom sous lequel il est connu affectueusement de ses étudiants. Le 22 janvier 2022, Thich Nhat Hanh est décédé paisiblement au temple Tu Hieu à Hué, au Vietnam, à l'âge de 95 ans. 

Sagesses Bouddhistes Le Mag vous propose ici un portrait adapté de la biographie rédigée par la communauté du Village des Pruniers.

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Thich Nhât Hanh est né le 11 octobre 1926 au sein d’une famille nombreuse, dans l’ancienne capitale impériale du centre du Vietnam, Hué. Dans ses futures conférences, Thay se souviendra régulièrement d’un moment déterminant où, âgé d’environ neuf ans, il avait été captivé par une image paisible du Bouddha en couverture de l’un des magazines bouddhistes qu’il aimait à lire. Une illustration qui a laissé en lui une impression durable de paix et de tranquillité, éveillant le désir de devenir exactement comme ce Bouddha : « Il est apparu clairement qu’une décision ou une aspiration était déjà très forte en moi. Au fond de moi, je savais que je voulais devenir moine. »

Formation monastique : des racines traditionnelles à la recherche d’une nouvelle voie

Âgé de 16 ans, Thay commence sa formation de novice au temple de Tu Hieu, sous la direction du maître zen Thích Chân Thật, entrant dans la tradition bouddhiste zen vietnamienne dans la lignée du célèbre maître Linji (Rinzai) et du maître Lieu Quán. Après trois ans d’instruction, il reçoit officiellement les préceptes de novice.

Malgré la tension qui régnait au-delà des murs du temple, avec l’occupation japonaise du Vietnam (1940-1945) et la famine de 1945, Thay se rappelle ces années comme d’une période heureuse. Elle était simple et rustique : pas d’électricité, ni d’eau courante et pas de toilettes. Le temple suivait le principe zen du « pas de travail, pas de nourriture », qui s’appliquait à tous, sans exception. On enseignait à Thay à devenir pleinement présent et concentré dans chaque tâche, que ce soit laver la vaisselle, fermer la porte, sonner la cloche du temple ou offrir de l’encens à l’autel.

Pourtant, au-delà des murs du temple, les corps de ceux qui sont morts de faim jonchent les rues, des camions emportent des dizaines de cadavres. Lorsque les Français reviennent pour reprendre le Vietnam en 1945, la violence ne fait qu’augmenter. Bien que de nombreux jeunes moines soient tentés par l’appel aux armes des pamphlets marxistes, Thay est convaincu que le bouddhisme, s’il est mis à jour et restauré dans ses enseignements et pratiques de base, peut vraiment aider à soulager la souffrance dans la société et offrir une voie non violente vers la paix, la prospérité et l’indépendance vis-à-vis des puissances colonisatrices.

À Saigon, captant ses expériences de guerre et de perte, il publie ses premiers livres de poésie qui sont bien reçus par la critique et même considérés par certains comme l’un des meilleurs exemples du Nouveau Mouvement de poésie du Vietnam. À partir de cette époque, il acquiert une réputation avant tout de poète plutôt que de moine ou d’enseignant ; une réelle distinction puisque pendant des siècles les poètes ont été des figures très estimées dans la culture et la société vietnamiennes.

En 1951, Thay reçoit les préceptes du bhikshu.

 

 

 

 

 

Créer un bouddhisme renouvelé et engagé

Tout en accomplissant les formalités de son éducation, Thay publie son premier livre sur le bouddhisme, Oriental Logic, une analyse de la logique orientale à la lumière d’Aristote, Hegel, Marx et Engels. Il poursuit également des initiatives visant à renouveler le bouddhisme et à appliquer les enseignements aux problèmes et défis de son temps en éditant un magazine bouddhiste, et se consacre à la formation de jeunes moines.

En juillet 1954, à la suite des accords de Genève, qui mettent officiellement fin aux hostilités entre les Français et la Ligue pour l’indépendance du Vietnam, le pays est divisé en deux. Le Nord devient communiste et le Sud devient rapidement anticommuniste, soutenu par les États-Unis. La séparation du pays marque le début d’une période de turbulences, dans une atmosphère de confusion et d’incertitude. À Saigon, Thay aide à stabiliser et renouveler le programme d’études de la jeune génération de moines et de nonnes, dont beaucoup sont attirés par les idéaux marxistes, et leur offre pour la première fois un diplôme comparable aux cours laïques. C’est ainsi que la vision de Thay pour un bouddhisme engagé apparaît dans les colonnes du quotidien Démocratie, au-travers de plusieurs articles intitulés « Un regard neuf sur le bouddhisme », qui proposent une nouvelle voie en termes de démocratie, de liberté, des droits de l’homme, de religion et d’éducation.

En 1956, tandis que sa reconnaissance et sa réputation grandissent, Thay devient rédacteur en chef du magazine Phật Giáo Việt Nam              (« Bouddhisme vietnamien »). Il utilise une douzaine de pseudonymes pour écrire des articles sur l’histoire du Vietnam, la littérature internationale (y compris Tolstoï, Albert Camus, Victor Hugo), la philosophie, les textes bouddhiques, l’actualité, les nouvelles et même la poésie populaire — faisant tout son possible pour promouvoir la réconciliation et un esprit d’unité entre les bouddhistes du Nord et du Sud.

 

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Thay enseignant aux enfants d'un village de campagne à lire er écrire à l'aide d'une chanson à propos du bodhisattva de la compassion (1964)

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Communauté expérimentale et nouvel espoir

 

Thay, qui rêve de créer une communauté monastique dans les montagnes, passe de plus en plus de temps à B’lao, une région de culture du thé dans les hautes terres centrales. C’est là qu’il achète un terrain au cœur de la forêt et commence en 1957 avec ses amis à défricher la terre. Cette nouvelle communauté prendra le nom de Phuong Boi (« Feuilles odorantes de palmier »). Avec ce nouveau rêve d’un centre de pratique rural, Thay se libère définitivement du « moule » traditionnel du temple bouddhiste avec ses cérémonies et ses rituels, et crée un environnement exclusivement dédié à la pratique spirituelle, à l’étude, à la guérison, à la musique, à la poésie et au développement de la communauté. Bien que peu de gens aient pu le prévoir, Phuong Boi deviendra un prototype pour les nombreux centres de pratique de la pleine conscience de Thay qui vont fleurir dans le monde entier dans les décennies à venir.

En 1958, suite à l’arrêt de la publication du magazine Phật Giáo Việt Nam par manque de fonds, et confronté à la résistance de la hiérarchie bouddhiste à ses articles, Thay tombe malade et est hospitalisé, période qu’il décrira plus tard comme un moment de profonde dépression. C’est alors qu’il a une intuition : en tant que jeune moine, Thay a étudié le principe du comptage et du suivi de la respiration et s’est exercé à la méditation formelle de la marche lente (kinh hành). Mais les instituts bouddhistes du Vietnam n’enseignent pas une pratique de méditation appliquée à la guérison personnelle, uniquement la théorie de la méditation. Thay découvre par lui-même une façon de méditer pour guérir en combinant son souffle et ses pas en harmonie, de façon plus naturelle, pendant la marche. Grâce à cette concentration, il peut accueillir la souffrance qu’il ressent sans être emporté par des émotions trop intenses.    

En 1959, lors d’une série de conférences qu’il donne aux étudiants de l’université de Saigon, Thay rencontre de nombreux jeunes désireux de l’aider dans son travail. Le groupe deviendra les « Treize cèdres », une sangha consacrée au changement social. Parmi eux se trouve Phuong, qui dirige déjà activement des programmes de travail social dans les bidonvilles de Saigon. Elle incite Thay à développer des pratiques spirituelles qui pourraient soutenir une telle action engagée. C’est en guidant les « Treize cèdres » dans des projets de travail social, d’éducation et d’aide que l’enseignement de Thay trouve pour la première fois son application pratique et son champ d’action. Comme il l’indiquera plus tard, « ce n’était pas facile car la tradition ne proposait pas directement un bouddhisme engagé. Nous avons donc dû le faire nous-mêmes ». Phuong devient sa principale collaboratrice au cours des six décennies suivantes, et sera connue sous le nom de sœur Chân Không, aujourd’hui enseignante renommée.

Premiers voyages internationaux et naissance d’un mouvement bouddhiste pour la paix

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En 1966, Thay part en voyage aux Etats-Unis pour appeler à la paix.

En 1959, connu pour son travail de rédacteur en chef de magazine, Thay est invité à assister aux célébrations internationales de l’anniversaire du Bouddha au Japon, son premier voyage en dehors du Vietnam. Au contact de communautés bouddhistes plus larges, il réalise l’importance de l’apprentissage de l’anglais et décide de maîtriser cette langue rapidement.

Peu de temps après, grâce à une bourse, Thay se rend aux États-Unis pour étudier la religion comparée à l’université de Princeton. Il y connaît son premier automne, ses premières neiges et les beautés fraîches du printemps qui suivent l’hiver. « C’est là que j’ai vraiment goûté, pour la première fois, à la paix de vivre heureux dans le moment présent […] J’ai grandi au Vietnam. Je suis devenu moine au Vietnam. J’ai appris et pratiqué le bouddhisme au Vietnam. Et avant de venir en Occident, j’ai enseigné à plusieurs générations d’étudiants bouddhistes au Vietnam. Mais je peux dire maintenant que c’est en Occident que j’ai réalisé ma voie. »

En 1963, la répression des bouddhistes par le régime de Diệm du Sud-Vietnam connaît une escalade spectaculaire. Des moines et nonnes s’auto-immolent, plus de mille moines bouddhistes sont arrêtés, et des centaines d’autres « disparaissent ». En Amérique, Thay devient un porte-parole actif du mouvement bouddhiste pour la paix dans son pays. Il donne des conférences et des interviews aux médias, et soumet un rapport aux Nations unies sur les violations des droits de l’homme.

Quand il retourne au Vietnam en 1964, après la chute du régime de Diêm, les militaires ont pris le contrôle du gouvernement, intensifiant la violence et l’oppression. Thay continue d’écrire des poèmes de paix percutants, rapidement dénoncés à la radio comme étant de la « poésie anti-guerre », mettant en danger sa sécurité. Néanmoins, les poèmes circulent largement dans la clandestinité et deviennent des chansons de paix populaires, chantées dans les rues et lors de réunions d’étudiants.

L’action sociale engagée par Thay et les « Treize cèdres » se développe : formation des jeunes aux compétences pratiques et à la résilience spirituelle, mise en place d’écoles, de centres médicaux dans les villages bombardés, réinstallation des familles sans abri et organisation de coopératives agricoles. C’est un travail extrêmement difficile à mener dans un contexte de suspicion, de peur et de violence. De nombreux amis de Thay sont alors arrêtés, les travailleurs sociaux sont menacés.

En 1965, craignant que les communistes ne gagnent du terrain, les États-Unis envoient les premières troupes de combat au Vietnam. Thay et d’autres intellectuels vietnamiens font appel à des personnalités internationales de haut niveau ; c’est ainsi que Thay écrit à Martin Luther King pour la première fois afin de contribuer à faire évoluer l’opinion publique en Occident.

Thay écrira plus tard : « La guerre du Vietnam a été, avant tout, une lutte idéologique. […] Les bouddhistes voulaient seulement créer un moyen pour que le peuple puisse être entendu — et le peuple voulait seulement la paix, pas une "victoire" de l’un ou l’autre côté. […] Mais le bruit des avions et des bombes était trop fort. Les peuples du monde ne pouvaient pas nous entendre. J’ai donc décidé d’aller en Amérique et d’appeler à la cessation de la violence. »

Quitter le Vietnam pour appeler à la paix

En 1966, Thay se rend aux États-Unis pour donner une série de conférences sur la situation au Vietnam et défendre la paix, puis en Europe, en Asie et en Australie.Il rencontre de grandes figures dont Martin Luther King avec qui il a commencé à correspondre un an plus tôt. « Nous avons parlé des droits de l’homme, de la paix, de la non-violence », se souvient Thay. « Ce que nous faisions de façon similaire, c’était de construire une communauté qui mélangeait les graines de sagesse, de compassion et de non-violence. » Peu de temps après, lors d’une conférence de presse, Thay présente une proposition de paix en cinq points pour mettre fin à la guerre au Vietnam, y compris un cessez-le-feu immédiat et un calendrier de retrait des troupes américaines. Le jour même, il est dénoncé comme          « traître national » à la radio de Saigon, dans les journaux et par le gouvernement sud-vietnamien. Privé du droit de retourner au Vietnam, il entamera un exil

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Avec Martin Luther King, lors d'une conférence de presse le 31 mai 1966 à Chicago.

qui durera près de quatre décennies.

L’itinéraire de Thay le ramène alors en France, où il poursuit son travail lors des pourparlers de paix de Paris (1968-1973). Avec des volontaires et des amis venus l’aider, ils poursuivent leurs efforts pour soutenir les opérations de secours au Vietnam, et parrainent des milliers d’enfants orphelins.

En 1975 paraît Le Miracle de la pleine conscience : Manuel pratique de méditation qui devient rapidement un manuel de méditation de premier plan en Occident. Comme Jon Kabat-Zinn le dira plus tard, c’était « le premier livre à éveiller le grand public au sujet de la pleine conscience ». Aujourd’hui, il est devenu un classique de la méditation à succès, publié dans plus de 30 langues.

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Soeur Chan  Kong en 1975

Des communautés pionnières de conscience et de paix

Depuis son engagement actif au Vietnam dans les années 1950-1960 jusqu’à son séjour à Paris dans les années 1970, Thay en est venu à considérer la création de lieux concrets de paix et de communautés de vie consciente comme le moyen le plus sûr de guérir les blessures de la guerre et de la souffrance. À l’image de Phuong Boi, dans les hauts plateaux du centre du Vietnam, Thay perçoit le potentiel de guérison contenu dans l’exploration de l’art de vivre en pleine conscience, en communauté, proche de la nature.

En 1982, Thay et ses disciples trouvent une vieille ferme et des terres dans la vallée de la Dordogne, dans le sud-ouest de la France. Là, au milieu de collines et de vignobles, ils créent un centre de pratique de la pleine conscience et plantent 1 250 pruniers. Ce centre est toujours connu aujourd’hui sous le nom de Village des Pruniers. Il est devenu l’un des plus grands centres de retraite bouddhiste d’Occident, attirant des gens du monde entier, avec plus de 4 000 retraitants chaque été et plus de 10 000 visiteurs chaque année.

Dans les années 1980, Thay développe un programme de retraite qui intègre des pratiques telles que la méditation marchée, la méditation assise, la méditation du repas, la relaxation totale, la méditation du travail et l’arrêt, le sourire et la respiration consciente. Ce sont toutes d’anciennes pratiques bouddhistes, dont l’essence a été simplifiée et développée pour être facilement appliquée aux défis et aux difficultés de notre époque. Ce modèle de retraite est aujourd’hui popularisé dans le monde entier.

À la fin des années 1990, d’autres centres de pratique de la pleine conscience et des communautés sont fondés en Europe, en Amérique et en Australie. Thay souligne l’importance de créer des groupes locaux de pleine conscience (ou « sanghas »), pour offrir de la compagnie, de la joie et de la solidarité, et pour lutter contre la solitude, l’aliénation et l’individualisme qui prévalent dans le monde moderne. Aujourd’hui, ses étudiants laïcs ont mis en place un réseau de plus de 1 500 communautés de pleine conscience dans plus de quarante pays.

Un nuage ne meurt jamais

En 2014, Thay subit une grave hémorragie cérébrale. Toujours incapable de parler ou de marcher, mais communiquant de manière vivante, il décide en 2018 de retourner au Vietnam pour vivre les derniers jours de sa vie dans son « temple racine », à Hué, où il a commencé sa vie monastique. À l’image de sa propre vie, Thay nous enseigne que nous pouvons embrasser même la plus grande adversité avec courage et compassion, et que notre véritable présence est le meilleur cadeau que nous puissions offrir à ceux que nous aimons. Au cours d’une carrière extraordinaire d’enseignant qui s’étend sur 65 ans, Thich Nhât Hanh contribue à transformer le bouddhisme en une pratique vivante qui peut continuer à se renouveler au xxie siècle. 

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Méditation marchée avec la communauté au Village des Pruniers, 2014.

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Thay en Dordogne au début des années 1980, là où le Village des Pruniers est établi.

Au Hameau Nouveau du Village des Pruniers vers 2004.

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Cet article intégral est issu de Sagesses Bouddhistes Le Mag n°16.

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