Seulement la méditation ?

Le bouddhisme réduit à la seule pratique de la méditation est une impasse spirituelle

Par Lama Jampa Thaye

Une des tendances les plus insistantes de l’offre spirituelle actuelle est le culte de la méditation, qui a une portée significative dans le bouddhisme. La pleine conscience laïque a maintenant trouvé une place dans la société mais, occupant un espace culturel et spirituel quelque peu différent, un nouveau bouddhisme est apparu à ses côtés. Ses adhérents revendiquent que les fruits de la tradition bouddhiste peuvent être obtenus par la seule pratique de la méditation assise.

Lama Jampa Thaye - (c) Loïc Montoux

Lama Jampa Thaye est un érudit et un maître de méditation des traditions Sakya et Karma Kagyu du bouddhisme (Vajrayana). Il a été autorisé à enseigner en tant que lama par ses deux maîtres principaux, Karma Thinley Rinpoché et Sa Sainteté Sakya Trinzin, et a instruit des étudiants à tous les aspects du chemin bouddhiste depuis 1988.

Ces pratiquants modernes, autrement dit, n’ont pas besoin de se donner de la peine avec des études, des préceptes éthiques, l’accumulation de mérites  ou une pratique rituelle autre que la méditation. Les partisans du « juste s’assoir » se revendiquent souvent des systèmes traditionnels, qu’ils soient theravada, vipassana, zen japonais ou dzogchen tibétain. Tous ont en commun de proposer une méditation qui doit être aussi non conceptuelle que possible dans son contenu, s’écartant des autres formes de méditation qui peuvent être largement, voire entièrement, ignorées.

 

Bien que ces nouveaux programmes de méditation soient qualifiés de bouddhistes, leur présentation de la méditation est contraire à celles du Dharma rencontrées dans les différentes périodes de l’histoire bouddhiste. En effet, la place la plus clairement définie et souvent citée de la méditation dans la doctrine et la pratique bouddhistes positionne la méditation comme un des trois entraînements, les deux autres étant l’éthique et la sagesse.

Comme le grand penseur bouddhiste indien antique Nagarjuna le déclarait dans sa Lettre à un Ami :

À discipline morale supérieure, sagesse supérieure

Et à la contemplation supérieure, on doit constamment s’entraîner.

Plus de 150 entraînements sont vraiment inclus dans ces trois.

Sans le développement éthique apporté par l’entraînement moral – la « base de toutes les qualités », selon Nagarjuna – la méditation est une impasse spirituelle.

Quand on examine la place de la méditation dans le Vajrayana particulièrement, on voit encore une fois qu’elle n’est pas considérée comme une condition suffisante de l’accomplissement spirituel. Elle arrive en deuxième dans la triade de la vue, la méditation et l’action. La vue signifie la vision correcte de la réalité à laquelle le maître vajrayana introduit l’étudiant, et la méditation permet le développement et la stabilisation de l’aperçu rapide donné par cette introduction. Ainsi, ce n’est qu’au travers de la vue et de la méditation, appliquées ensemble et expérimentées dans l’action, que l’on pourrait être à même de s’approcher de l’accomplissement spirituel.

Comme l’exprime le Karmapa Rangjung Dordjé (xive siècle) :

La certitude de la vue s’élève en tranchant les doutes qui s’expriment sur la base.

Le point essentiel de la méditation est de maintenir cela sans distraction.

L’activité suprême est la maîtrise de cette méditation.

Réagissant à la demande d’une forme entièrement non conceptuelle de méditation, des réformateurs bouddhistes ont voulu à tout prix reconsidérer l’assise simple comme le cœur ou l’intégralité du bouddhisme, une prise de position qui anime une part considérable de la réforme moderne du Dharma. Si l’assise simple produit des effets mentaux certains, il faut toutefois se demander : À quelle fin ? Si elle n’est combinée à aucun impératif éthique et si elle est conduite selon des hypothèses non avérées, la méditation devient une technologie mentale purement interne. Autrement dit, une telle méditation prétendument non conceptuelle sera au mieux une activité neutre. Détachée des enseignements du Bouddha, elle ne peut pas mener à la compassion particulière et à la sagesse que celui-ci a enseignées.

 

Comme le maître Nyingma Mipham Rinpoché l’explique :

La plupart des méditations qui s’établissent sans analyse,

peuvent produire un simple calme sur la durée.

Mais la certitude ne s’élèvera pas de cette méditation.

Sans elle, l’œil du chemin de la libération est abandonné,

les obscurcissements ne peuvent pas être dissipés.

C’est l’ignorance de ce point vital qui mène fréquemment les débutants à surestimer leurs expériences de méditation, parfois avec des résultats catastrophiques. Les expériences de félicité, de clarté ou hors concept sont toutes des états couramment rencontrés, mais ils sont passagers et laissent pourtant quelques individus imaginer qu’ils sont éveillés.

Les plus chanceux découvrent par la suite qu’ils se sont dupés eux-mêmes. Les autres, quoique peut-être plus ambitieux, continuent simplement à redéfinir la nature véritable de l’Éveil afin de préserver leur statut. L’Éveil devient simplement un terme pour une expérience de méditation passagère. Cela résout l’embarras du constat que ces pratiquants éveillés restent, après tout, soumis aux émotions perturbatrices et à l’ignorance.

Plus sérieusement, une méditation à ce point en roue libre peut être récupérée par des promoteurs à n’importe quelles fins politiques ou économiques. Elle absorbe facilement les valeurs des éléments les plus douteux de notre culture. Le pire est que beaucoup de pratiquants, pensant appliquer l’essence du Dharma, restent complètement ignorants des engagements idéologiques qui pourraient venir soutenir leur méditation. Dans notre société, cette dérive va probablement mener à un individualisme féroce sympathique à la fois pour le marché et l’État.

Pour compenser cela, la méditation en Occident se base sur un mélange de complaisance et de simagrée qui se fait passer pour de la compassion – une « compassion », il faut le dire, qui ne peut pas voir au-delà de son amour propre. Le résultat est le même positionnement insipide qui caractérise tellement la culture contemporaine.

Si les tendances actuelles continuent, la méditation deviendra un simple outil applicatif pour une vie sans stress. Autrement dit, elle viendra simplement arranger les styles de vie axés sur une consommation dangereuse qui caractérisent toujours en grande partie la vie dans les riches pays occidentaux. Dans une telle situation, la méditation agirait comme un soutien pour stabiliser l’illusion.

Malheureusement, nous avons déjà été au bout de cette route auparavant. Ceux qui connaissent l’histoire du bouddhisme japonais pourraient peut-être citer comme exemple la subversion de la méditation zen par les guerriers samouraïs et sa réapparition terrifiante dans le militarisme et l’impérialisme japonais de la première moitié du xxe siècle.

En tout état de cause, il est stupide de nier que séparer la méditation de l’éthique et de la sagesse puisse produire des conséquences indésirables. Étant donné que beaucoup d’entre nous ont peu de culture dans le Dharma, la possibilité d’une appropriation erronée et d’un dévoiement du bouddhisme est énorme.

Un de nos problèmes majeurs est la difficulté de convaincre les gens de suivre sérieusement l’entraînement à l’éthique bouddhiste. Connaissant trop peu le Dharma, beaucoup n’ont pas une vision du monde qui soutienne un tel entraînement.

Une solution possible à ce dilemme est de commencer à enseigner seulement la méditation pour rencontrer ce qui semble être une demande populaire et présenter, plus tard, les dimensions éthiques et philosophiques du Dharma. Mais à moins que les liens ne soient faits rapidement et avec fermeté entre la méditation et les deux autres dimensions, un résultat négatif va plus probablement se dégager de cette stratégie qu’un progrès spirituel véritable.

Peut-être la meilleure réponse à notre dilemme est-elle d’enseigner les trois entraînements plus ou moins simultanément, tout en étant attentif à la logique de leur développement séquentiel. Le progrès d’un étudiant dans un entraînement permettra le progrès dans les autres. De la même manière que la réorganisation de notre vie apportée par l’entraînement moral crée l’environnement pour la méditation, la quiétude mentale apportée par la méditation rendra possible l’examen de la réalité qui est le sceau de la sagesse.