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  • Photo du rédacteurSagesses Bouddhistes

ZANMAI*

Si tout nous échappe, à quoi s'en remettre ?


Texte et photos ©Stanislas Wang-Genh


Le 3 mai 2022, Stanislas a débuté un voyage de plus de 35 000 km à vélo centré sur zazen avec pour destination finale le Japon, où il passera six mois dans un monastère zen afin de continuer sa formation de moine. Parti du monastère zen de Ryumonji, près de Strasbourg, le voici au nord-est des États-Unis, à la frontière avec le Canada…


* Zanmai est un terme bouddhiste japonais qui signifie à la fois concentration de la méditation (zazen) et tranquillité de l'esprit


Méticuleusement, je range mes dernières affaires dans les sacoches déjà bien remplies de mon vélo. Petit tour du véhicule. La chaîne est propre et bien huilée, les pneus regonflés, aucune sangle ne dépasse.

Les deux frères me glissent quelques provisions çà et là, dont ce sachet de grains de café entourés d’une couche de chocolat noir. Une douceur pour les moments difficiles, me dit l’un d’eux. De la pure attention, pensé-je.

Nous sommes dans leur garage, le seul endroit frais de la maison. Le silence qui règne depuis quelques minutes déjà a quelque chose de cérémoniel. Un silence secret que les initiés au zen aiment à partager et qui dans un instant, va être rompu par des adieux.


Remontons quelques jours en arrière, juste avant l’Independence Day. Je me trouve au bord du lac Supérieur dans la ville de Marquette, dans le Michigan. Je veux trouver un endroit où passer plusieurs jours pour laisser passer cette tempête de festivités.

Réflexe, je tape : « Buddhism Soto Zen – Marquette – Michigan » dans Google.

Résultat : « Lake Superior Zendo».

Bingo ! Je m’y rends sur le champ.


Trois coups de majeur sur une porte vitrée, un grand gars d’une trentaine d’années m’ouvre. Je lui raconte que je suis moine zen et que mon vélo m’a servi à venir jusqu’ici depuis la France. Il dégage sa tignasse de son visage pour laisser apparaître deux gros yeux ronds pleins de sympathie. Il m’accueille comme un cousin qu’il n’a pas vu depuis belle lurette. Son nom civil est Donovan, son nom de Dharma, Daïki. Il me dit qu’il a déjà reçu les préceptes (jukai) et qu’il souhaite devenir moine. Dans la foulée, il téléphone à son grand frère Roshin, moine zen, qui arrive peu de temps après avec des sandwiches. On s’installe autour d’une table dans le jardin qui encadre la maison.


Les deux frères m’expliquent que depuis la crise sanitaire, le zendo n’accueille plus personne et qu’il n’y a plus de résident. Les zazen se font sous la forme d’une réunion zoom.

Ils songent tout doucement à relancer l’activité du lieu qui dépend du monastère zen Ryumonji dans l’Iowa.

Ryumonji ? Nos temples respectifs sont reliés par le même nom. Je leur demande l’hospitalité pour quelques jours, ils acceptent avec joie.


Je dispose d’une des pièces de la maison.

Tous les matins, nous pratiquons zazen et faisons une cérémonie. Roshin et Daïki ont cette profondeur qui vient d’une pratique solide et engagée. J’ai la vive impression que nous parlons la même langue.

Les jours suivants, nous échangeons beaucoup sur le déroulement des rituels, sur les gestes, sur nos lignées respectives et plus globalement sur l’histoire du zen en Europe et aux États-Unis. Nous déjeunons et dînons ensemble. Je partage avec les deux filles de Roshin cette singularité d’avoir des parents qui pratiquent le zen. La plus petite des deux me dessine un chat assis en zazen que je garde dans la pochette de mon kesa.

Tout en la parcourant à vélo, ils me font l’historique de cette ville au passé industriel. Et certains soirs, nous assistons à un concert de Bluegrass dans ces anciennes usines aux briques rouges transformées en brasseries géantes.


Au-delà d’une amitié naissante, il y a le lien spirituel renforcé par un regard sur le monde qui découle de notre pratique de zazen. C’est une affinité naturelle, douce et authentique, régie par des lois supérieures ou ce je-ne-sais-quoi qui nous domine.


Mais après ces quelques jours passés ensemble, je dois reprendre la route. Face à face, nous nous inclinons comme il se doit et dans nos regards, on peut lire que c’est un Adieu. Nous chantons une petite dédicace et les deux frères gardent les deux mains jointes (en gassho) au niveau du visage le temps que je m’efface dans les rues de la ville.



À chaque fois que je quitte une ville après y avoir passé plusieurs jours, je dois revivre ces au revoir et me faire à l’idée que je ne reverrai certainement plus jamais toutes ces belles personnes. Je ressens clairement le poids de la contrariété.

Pourtant le bouddhisme a bien identifié ces moments de frustration causés par le mouvement des choses, viparināma-dukkha. On voudrait arrêter le temps pour que les moments agréables perdurent. Autant essayer de saisir le vent.

La quête d’une satisfaction permanente est vaine. Things have to go (les choses doivent aller).


Anicca, tout change dans les phénomènes selon la Loi de la Cause et de l’Effet.

Comprendre intellectuellement la notion d’impermanence est tout au mieux une consolation. C’est à travers la méditation, le zazen qu’on va l’assimiler en profondeur. Le corps — non pas la tête — peut comprendre véritablement que nous ne sommes pas séparés de ce changement continu, de ce mouvement d’ensemble. Ce que nous appelons de manière un peu ampoulée « la vie », n’est rien d’autre que le mouvement lui-même. En zazen, on réalise clairement que l’impermanence EST ce que nous sommes.


Alors pour me défaire de ces vaines contrariétés, j’applique les outils de la pratique pour 1/prendre conscience, 2/voir clairement et 3/lâcher, laisser être.


Puis, il y a la crainte de reprendre la route. Non pas parce que je m’élance vers l’inconnu — ça, c’est la partie piquante du voyage — mais parce que sur mon vélo, je me retrouve face à moi-même. C’est sans échappatoire. Ayant grandi et toujours vécu en communauté, la solitude n’est pas mon fort. J’aime la présence des gens, leur compagnie. Pourtant, je suis conscient que cette solitude est nécessaire et que ce n’est pas en l’évitant que je vais tirer un apprentissage de ce tour du monde. Seule la solitude fera de ce périple un voyage.



Ainsi, sur ces longues routes qui ne finissent jamais, une myriade de pensées me traversent l’esprit et un déluge d’émotions se fait ressentir. Certains disent qu’ils aiment le vélo parce que c’est méditatif. Je ne pense pas que ce soit le cas. Ce qui donne cette impression, c’est simplement le retour de la pensée sur elle-même. Alors on se laisse bercer dans le courant aveuglant des pensées.


Et justement, tout l’exercice est là : observer l’activité des pensées et des émotions sans y toucher, sans les alimenter. Se faire simplement le miroir de ces phénomènes en mouvement. Et réaliser qu’une forme d’ignorance nous pousse à nous identifier à elles.

Là encore, l’enseignement du Bouddha nous dit que nous ne sommes pas ces pensées et ces émotions. C’est une réaction en chaîne (la coproduction conditionnée – les 12 innens) qui va forger en nous l’idée d’un « moi ».


Anatta, il n’y a pas de « soi » permanent, mais une agrégation de phénomènes conditionnés.

Alors, durant ces longues journées passées sur mon vélo, j’apprends à être seul. Au sens d’abandonner, d’émietter au fil du chemin ce « moi » qui n’a pas d’existence.

Qu’y a-t-il à émietter ? Et que reste-t-il ?

Je ne trouve pas de meilleurs mots que ceux de maître Kodo Sawaki : « Un Moi transparent qui ne fait qu’Un avec l’univers ».


Si tout nous échappe, alors à quoi s’en remettre ? À l’instant présent. Au corps et à la respiration. C’est pourquoi la méditation peut devenir le pilier de notre vie.

En zazen, il n’y a pas de visa pour les frustrations, la peur, le doute, l’ignorance.

Un gāthā zen dit : « Quand le miroir de la conscience n’est pas troublé, l’instant présent se révèle. » Tout est là. L’instant contient l’éternité et l’infime, l’immensité.

Après tout, c’est ça l’unité !


On ne peut d’évoquer dukkha (la souffrance) sans parler de anicca (l’impermanence) de anatta (le non-soi) et de nirvana (libération). Ils fonctionnent comme un mécanisme spécifique à l’être humain.


Le véritable voyage, c’est celui qui nous fait voir et comprendre à travers le corps, ce rouage qui apparaît sous toutes ses formes. Je parle bien sûr du voyage intérieur. Inutile de parcourir le monde pour découvrir son essence véritable, qui n’est pas séparée de la nôtre.


Nirvana, extinction de dukkha par la profonde compréhension de anicca et de anatta.

Si tout nous échappe, alors à quoi s’en remettre ? …


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°23 (Automne 2022)

Retrouvez le blog de Stan en ligne : www.zanmai.fr

Soutenir le projet Zanmai grâce à la cagnotte en ligne : https://gofund.me/d97905dd

 

©Anne-Emmanuelle Robicquet

Né en 1980 de parents moine et nonne dans la tradition zen Sôtô, Stanislas Wang-Genh a reçu le nom bouddhiste de Komyo par maître Deshimaru alors qu’il était bébé. Il a reçu l’ordination de moine en 2014 du maître Olivier Reigen Wang-Genh, abbé du temple zen Ryumonji. Reporter-réalisateur, il est diplômé d’une école de journalisme (CELSA) et d’une école de réalisation audiovisuelle (CLCF).


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