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  • Photo du rédacteurSagesses Bouddhistes

Nous ne sommes pas de gentilles machines



La science semble omniprésente dans le monde moderne, et sa capacité à expliquer les phénomènes et ses retombées positives sont difficiles à nier. En fait, son succès a même conduit certains, dont un certain nombre de personnalités bien connues du monde bouddhiste contemporain, à affirmer que le Dharma lui-même doit devenir plus « scientifique » s’il veut survivre.

Je ne suis pas sûr que ce projet puisse réellement fonctionner ou, s’il était réalisable, qu’il soit même utile. Ce n’est pas que le Dharma doive être placé dans une catégorie protégée spécialement réservée aux « croyances », une réserve dans laquelle la raison n’est pas admise. À cet égard, le bouddhisme n’est pas comme les variétés de théisme, dont l’autorité repose, en dernière analyse, sur l’acceptation d’une révélation divine. C’est plutôt parce que le Dharma ne doit être défendu que par l’expérience directe et le raisonnement qu’il n’a pas besoin d’emprunter ces aspects à la science.

D’ailleurs, il semble que la plupart de ce qui est présenté comme « science » dans les discussions n’est pas en fait une praxis scientifique mais une théorie philosophique : le scientisme et le matérialisme. L’insistance sur le fait que la science seule peut répondre à toutes les questions sur la nature de la réalité — souvent associée au matérialisme — est en fait du scientisme, un type de foi quasi religieuse qui considère la connaissance scientifique comme la seule connaissance viable. Bien qu’elle soit bien cachée, cette croyance en la science est elle-même une présupposition et non un résultat obtenu par un quelconque type d’investigation.

Il convient également de distinguer le matérialisme de la science. Alors que des découvertes scientifiques continuent d’être faites, le matérialisme philosophique moderne est, à bien des égards, similaire aux anciennes théories indiennes des systèmes Charvaka ou Lokayata, que Bouddha et les grands maîtres de sa tradition connaissaient et rejetaient. (Voilà pour la modernité avant-gardiste du matérialisme — une notion avancée pour nous embobiner et nous faire croire qu’il s’agit de la vague irrésistible de l’avenir).


« Le Dharma n’a rien à craindre de la science, ni aucun besoin de se prosterner devant elle. »

Ce matérialisme moderne n’ajoute rien aux anciennes théories du système Charvaka, si ce n’est l’illusion que, si des processus physiques complexes sont décrits avec suffisamment de détails, nous, le grand public, ne remarquerons pas le tour de passe-passe qui consiste à faire apparaître par magie la sentience[1] à partir d’une matière non sentiente et à transformer Pinocchio en un vrai garçon. En fait, le matérialisme ne peut pas expliquer comment la vie est née de la non-vie, comment la conscience est née du non-conscient, avec plus de sérieux que le théiste qui déclare que Dieu a simplement dit : « Que la lumière soit. »

Le point crucial, par conséquent, est que le Dharma n’a rien à craindre de la science, ni aucun besoin de se prosterner devant elle. La science fonctionne bien pour détecter et quantifier les choses qui ont une explication matérielle ou mécaniste, comme la structure de l’ADN. C’est la tâche propre de la science de formuler et de tester des hypothèses sur le fonctionnement des processus physiques. Cette limitation intrinsèque n’invalide pas l’utilité de l’entreprise scientifique, mais elle la place dans une situation désavantageuse lorsqu’il s’agit de décrire l’immatériel, comme l’éthique, la nature de l’esprit et la libération du samsara — les préoccupations centrales du Dharma.

Si la science en elle-même n’est pas dangereuse pour le Dharma, l’appel à un « bouddhisme scientifique », l’insistance sur le fait que le bouddhisme doit se conformer aux propositions matérialistes qui vont souvent de pair avec le scientisme, l’est très certainement. Un tel bouddhisme n’est pas le Dharma. Ayant aboli un grand nombre d’enseignements clés à ces fins scientifiques, il ne nous resterait plus rien, à part, peut-être, à s’asseoir les jambes croisées et à discuter pacifiquement de la paix ! Une telle activité correspond au « bouddhisme » vendu lors d’ateliers coûteux sur la « spiritualité » qui pullulent actuellement dans cette partie du monde, mais ce n’est pas un bouddhisme qui a été connu par nos prédécesseurs.

Bien entendu, ceux qui estiment qu’il est important d’encourager le dialogue entre le Dharma et la science ne sont pas tous des partisans d’un tel « bouddhisme non bouddhiste ». Mais même dans ce cas, on peut se demander quelle peut être l’utilité d’un tel dialogue lorsqu’on constate, par exemple, l’importance accordée à des questions aussi philosophiquement insignifiantes que la validation de la pratique de la méditation par l’étude des ondes cérébrales pendant la méditation.

Il est tout à fait possible que l’activité cérébrale change pendant la méditation. Mais il est difficile de voir comment le fait de savoir cela pourrait contribuer de manière significative au processus de dissolution des deux obscurcissements que sont les émotions perturbatrices et la nescience[2], une dissolution qui seule apporte l’Éveil. Est-ce que, par exemple, Jetsün Milarépa aurait atteint la réalisation décisive plus rapidement s’il avait possédé des connaissances en neurologie ? La vérité pure et simple est que, bien que divers effets physiques — de la modification du pouls à la modification de la fréquence des ondes cérébrales — puissent accompagner la méditation, ces effets ne sont pas la source de l’expérience de l’esprit qui médite, pas plus que la diminution d’une indigestion.

En bref, le souhait compréhensible de faire progresser le Dharma en l’associant au prestige de la science risque de masquer son pouvoir réel. La force unique du Dharma réside dans son diagnostic de la souffrance et de ses causes, et dans sa prescription de la voie vers la cessation de cette souffrance. À cet égard, le bouddhisme peut parler pour lui-même, même sur la place moderne du marché des idées. Il s’ensuit que la meilleure façon de soutenir le Dharma est d’y rester fidèle. À l’heure actuelle, c’est peut-être ce que nous pouvons faire de plus radical.

[1] Pour un être vivant, la sentience est « la capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc., et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie » (dictionnaire Larousse). [2] « Absence de savoir, de connaissance. Synonyme : ignorance, méconnaissance » (source : CNRTL)




Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°20 (Hiver 2021/22)

Initialement paru dans le magazine Tricycle, juin 2013

Traduction : la rédaction de Sagesses Bouddhistes et Audrey Desserrières


 



Lama Jampa Thayé est un maître de méditation et un érudit formé dans les traditions sakya et kagyü du bouddhisme tibétain. Docteur en histoire religieuse tibétaine, il vit à Londres avec sa famille et enseigne dans des organisations bouddhistes internationales.

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