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  • Photo du rédacteurSagesses Bouddhistes

La feuille du Ficus religiosa

Dernière mise à jour : 14 août 2023

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Par Biba Vilayleck



Docteure en ethnolinguistique, Biba Vilayleck a vécu plus de dix ans au Laos et y séjourne depuis régulièrement. Après une carrière universitaire aux Antilles-Guyane où elle a enseigné et écrit plusieurs études sur le corps, les soins traditionnels et les plantes,elle est revenue dans la Péninsule indochinoise. Là, elle s’est plus particulièrement intéressée à la fonction symbolique des plantes, grande oubliée des études de terrain et sujet de ses précédents ouvrages. Ici, Biba Vilayleck élargit son champ de recherches à l’Asie du Sud-Est en s’interrogeant sur la place des arbres dans les textes et les représentations du bouddhisme theravada.


1. La feuille reconnaissable entre toutes du Ficus religiosa.

Le Ficus religiosa, nous disent les botanistes, a une feuille ovale, cordée à la base, caudée au sommet ; c’est-à-dire que la base de la feuilles se creuse en forme de cœur et son sommet se prolonge en une longue pointe fine ; en outre le pétiole de la feuille (sa tige) est long et très souple et donne l’impression d’un perpétuel frémissement. Et c’est cette forme que l’on retrouve dans toutes ses représentations depuis les anciennes civilisations de la vallée de l’Indus en 3000 avant notre ère jusqu’aux peintures murales des temples bouddhistes contemporains.

Le pippal, identifié par sa feuille, est l’un des éléments iconographiques de la civilisation de l’Indus qui annoncent des thèmes majeurs de l’hindouisme ; on le voit déjà entouré de divinités ou servant de poteau d’attache à un taureau. Sur un sceau de Mohenjo-Daro aux environs de 2500 avant notre ère sa feuille permet de le reconnaître et Shakti M. Gupta affirme qu’il était déjà l’objet d’un culte. À peu près à la même période cette feuille orne des poteries du Baloutchistan dans l’actuel Pakistan ou, plus à l’ouest, celles de Mundigak en Afghanistan.

2. Afghanistan, Mundigak, 2700 av. J.-C., feuille de Ficus religiosa. Musée Guimet © WikiCommons.

Bien que les recherches archéologiques dans ces régions du nord-ouest de l’Inde

soient encore fragmentaires et toujours inachevées il est étonnant de constater que le Ficus religiosa est, avec certains palmiers, le seul arbre représenté. C’est d’autant plus étonnant qu’il ne pousse plus aujourd’hui dans ces régions devenues très arides et inconfortables pour un arbre tropical.

Il est vrai que le climat du Pakistan et surtout de l’Afghanistan était plus humide il y a 4 000 ans.

(images 1, 2 et 3)

3. Inde, IIe siècle apr. J.-C., fragment de poterie avec feuilles de Ficus. Musée de Norton Simon USA © WikiCommons.

4. Indonésie, Borobudur, VIIIe siècle, les feuilles du Ficus religiosa sont reconnaissables sur les bas-reliefs. ©BV

La feuille de l’arbre de la bodhi est reconnaissable sur les grands stūpa de Bharhut et Sânchî au iie siècle avant notre ère ; puis en Afghanistan au IIe siècle après Jésus-Christ elle compose de riches rinceaux et elle orne toujours les poteries avec élégance et réalisme. À Borobudur en Indonésie, à Ayutthaya en Thaïlande, à Angkor au Cambodge, c’est ce même feuillage évoquant le Sage que l’on reconnaît sur les bas-reliefs.

(images 4, 5 et 6)

5. Cambodge, Bayon, XIIe siècle. ©BV

6. Thaïlande, XVe siècle, Ayutthaya, arbre de la bodhi. Musée de Bangkok. © WikiCommons

Au fil des siècles dans les différents pays bouddhistes du Sud-Est asiatique on a continué à représenter le Ficus religiosa mais dans chacun d’entre eux il a pris un caractère particulier. Ainsi en Birmanie dans les grottes de Po Win Taung (xvie-xviiiesiècle) le style « Nyaung Yan » montre des arbres de l’éveil garnis de cinq, sept ou neuf branches stylisées se terminant par un bourgeon en feuillage ou en fleurs de lotus. Entre les espaces laissés par les branches sont représentées des feuilles de Ficus selon le modèle traditionnel. Le tout s’inscrit dans un cercle qui peut être une auréole à moins que ce ne soit un héritage de l’arbre traité en boule comme à Amaravati en Inde. (voir image 9 ci-dessous)

7. Birmanie, Monywa, Po Win Taung, XVIe-XVIIIe siècle, adoration du Bouddha. ©Dharma - Anandajoti Bhikkhu

L’arbre traité en boule est caractéristique également de plusieurs sites au Sri Lanka ; la division des branches reproduit toujours le même schéma, elles sont terminées soit par des boutons de lotus soit par des feuilles mais l’arbre est plus compact. Et pour bien montrer qu’il s’agit de l’arbre de l’éveil des feuilles très reconnaissables sont appliquées, en dehors de toute logique botanique, entre les branches ou sur les branches. Souvent d’ailleurs l’auréole du Sage, très importante, repousse l’arbre vers le haut. (images 8 et 9)

8. Sri Lanka, grottes de Dambulla, salle 45. © WikiCommons

9. Sri Lanka, grottes de Dambulla.


En Thaïlande on peut voir un arbre structuré de la même manière sur des manuscrits palis écrits sur papier khoi et datant du xviiie siècle : « multiplication des images du Bouddha contre les flammes ». L’arbre n’est pas vraiment en boule mais s’inscrit dans une « forme lotus » ou forme « feuille de Ficus » ; en outre le Sage n’est pas sous l’arbre mais à l’intérieur. Cependant les feuilles de l’arbre sont « passe-partout » et ne ressemblent en rien à celles du Ficus. Auréole ou structure de l’arbre cette forme subsiste toujours et on la retrouve très souvent aux XXe et XXIe siècle comme sur les rutilants bas-reliefs du Wat Sri Suphan à Chiang Mai. (voir images 10, 11, 12 et 13)


10. Thaïlande, XVIIIe, arbre traité en boule à la manière de Ceylan. © Bodleian library

11. Thaïlande, Chiang Mai, Wat Sri Suphan. ©Dharma - Anandajoti Bhikkhu

12. Laos xxe siècle, Louang Prabang, Vat Xieng Thong. ©BV


13. Thaïlande, style d’Ayutthaya, XVIe siècle. Musée de Bangkok. ©Dharma - Anandajoti Bhikkhu

Au musée de Bangkok on peut admirer une statue du Bouddha dans le style d’Ayutthaya sous une auréole (amputée de la partie supérieure) formée de branches de Ficus religiosa enroulées sur elles-mêmes. Ce traitement de l’arbre rappelle les illustrations des grands vats de Louang Prabang au Laos, aux murs laqués noirs ou rouges sur lesquels s’impriment au pochoir les jataka.


14. Sri Lanka, la tentation de Mâra. Lithographie, XIXe siècle. © WikiCommons

De la fin du XIXe siècle jusque dans les années 1920 une certaine créativité est à l’œuvre dans les cinq pays du theravada, aussi bien dans la peinture que dans les bas-reliefs, toujours dans un cadre strictement religieux et dans la fidélité la plus totale aux textes. Un bel exemple en est cette lithographie cinghalaise du XIXe siècle montrant le futur Bouddha résistant à Mâra ; à première vue l’arbre ressemble à une touffe d’herbe mais le schéma classique est respecté car au bout de chaque branches ce sont bien des feuilles de Ficus qui forment un bouquet hérissé.



Les peintres ornent alors les murs de grandes compositions ininterrompues pour raconter la vie du Bouddha qui se déroule dans de vastes paysages ponctués d’arbres non identifiables, y compris celui du Sage. Mais, dans les années 1950 commence à apparaître un décor en tableaux, chacun racontant une histoire bien précise : le traitement est alors plus compact, le paysage disparaît presque complètement sauf l’arbre de l’éveil qui est à nouveau très reconnaissable mais traité toujours exactement de la même manière. Des livrets sont publiés dans chaque pays qui proposent aux artisans les modèles à recopier ; on peut d’ailleurs également acheter sur les marchés des cartes postales qui ont la même fonction.


15. Laos, Louang Prabang, Vat Long Khoun, XIXe siècle. Les récits bouddhiques courent sur les murs tout autour du vat. ©WikiCommons

16 et 17. À partir des années 1950 les récits figurent dans des tableaux séparés. Peintures du Vat Long Khoun à Louang Prabang datant du XIXe siècle.


18. Sri Lanka. Kelaniya, la fille du roi Asoka, apporte à Ceylan une pousse de l’arbre de la bodhi. © Photo Dharma ©Dharma - Anandajoti Bhikkhu

Certaines exceptions sont dues à des artistes qui réinventent les jataka par leur manière de les traiter. Solias Mendis (1896-1975), artiste sri lankais, est de ceux-là ; il a réalisé de très nombreuses peintures murales dont les plus connues sont sans doute celles du temple de Kelaniya dans la banlieue de Colombo. Son style néo-classique, toujours dans des tons jaune-orangé, illumine les sanctuaires et laisse perplexes les adeptes de la tradition. Mais lorsqu’il représente sur un bateau la fille du roi Aśoka, Sanghamitta, qui apporte au Sri Lanka une pousse de l’arbre de la bodhi, on reconnaît bien l’arbre à ses feuilles.





C’est toujours cette feuille qu’Henri Marchal[1] dans son article « L’art décoratif au Laos » analyse ; il pense qu’elle est à l’origine du motif « cachemire » ou plus exactement « paiseley » : « Ce motif à profil lancéolé se rencontre dans tout l’Orient. On le trouve fréquemment sur les tapis de prière persans et sur les étoffes du nord de l’Inde. » Mais la feuille de Ficus à la pointe recourbée engendre aussi « le motif de l’aile tel qu’il entre dans la composition de certains animaux fantastiques : chimères, sphinx, lions, taureaux, etc. » ; se fondant dans la spirale elle est peu à peu devenue plus complexe s’enrichissant de rosaces et de fleurons pour donner finalement naissance au rinceau, motif universel.

Ainsi, le Ficus religiosa au centre du culte irrigue également le décor qui lui aussi est prière.

19. Croquis de H. Marchal.

[1]Chef honoraire du Service archéologique, École française d'Extrême-Orient. Conseiller technique à la conservation des monuments historiques du Laos (1954-1957).




Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°21 (Printemps 2022)

Extrait de La Voie des arbres dans le bouddhisme paru aux Éditions Claire Maisonneuve

 








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