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Birmanie : une perversion du religieux


Voilà des décennies que les Rohingyas sont victimes de harcèlement de la part de l’État birman: ils n’ont pas accès au marché du travail, aux écoles, aux hôpitaux, et la montée du nationalisme ces dernières années a attisé l’hostilité à leur encontre.

Depuis le mois d'août 2017, près de 650 000 Rohingyas ont quitté la Birmanie pour prendre refuge au Bangladesh voisin, fuyant ce que les Nations unies considèrent comme une épuration ethnique menée par l'armée birmane.

Un exode forcé qui connait depuis peu un début de reconnaissance de l'implication de l'armée birmane dans les massacres et violences perpétrés envers cette minorité musulmane.


Sagesses Bouddhistes : Que se passe-t-il en Birmanie ?

Eric Vinson : Votre question renvoie, notamment, à celle des relations entre religion et violence. L’un de ses aspects est le décalage existant entre, d’une part, le message éthico-spirituel central des religions et, d’autre part, des phases de violences « religieuses » ponctuant l’histoire. D’un côté, des messages moraux, pacifiques, généreux, tolérants, qui constituent le noyau humaniste de ces grandes traditions ; de l’autre, l’utilisation de ces religions par certains de leurs fidèles pour accomplir divers forfaits, comme on peut le voir hélas actuellement en Birmanie. Un pays marqué par la complexité et la diversité, avec plus d’une centaine d’ethnies différentes, dont les Rohingyas musulmans. En l’occurrence, des groupes se réclamant du bouddhisme y maltraitent ces derniers, en paroles et en actes. La moindre connaissance des écritures bouddhiques et de l’éthique qui en découle souligne que ces comportements agressifs rompent totalement avec les normes morales de cette tradition.

On a alors envie de dire que ces actes, voire ceux qui les commettent, « ne sont pas bouddhistes », réaction compréhensible mais sans doute trop simple, et qui ne résout rien. S’il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent bouddhiste de l’« excommunication », une exclusion est néanmoins prévue dans le cadre monastique. En effet, un moine qui commet des fautes majeures (tuer, maltraiter qui que ce soit, ou inciter à le faire), s’exclut lui-même du Sangha, la communauté des bhikkhu. Or c’est bien un cas de ce type qui nous occupe, me semble-t-il, avec le moine Ashin Wirathu, qui dirige le Mouvement 969 hostile aux Rohingyas. Bien qu’interdit de prêcher par la hiérarchie religieuse birmane en mars 2017, ce leader xénophobe poursuit plus ou moins ses activités délétères, et séduit une part de ses concitoyens comme certaines autorités officielles. À ce niveau, on est en plein « mélange » du politique et du religieux, sans oublier d’autres facteurs, culturels ou économiques... L’interaction entre ces deux sphères étant plus ou moins à l’œuvre partout et toujours dans l’histoire des hommes ; ce qui a d’ailleurs abouti chez certains d’entre eux au projet « laïque », au sens français du terme, à savoir de séparer ces deux domaines dans leur intérêt mutuel.

Au sein d’une problématique identitaire comparable à beaucoup d’autres, il y a donc actuellement en Birmanie une conjonction du religieux et du politique, et en l’occurrence, du bouddhisme et d’un nationalisme violent. En effet, les observateurs y constatent une certaine fusion/confusion des genres et des domaines, par laquelle « être birman » et « être bouddhiste » ont tendance à s’identifier. De ce fait, parce qu’ils ne sont pas bouddhistes, les Rohingyas très majoritairement sunnites sont vus par leurs adversaires comme des « étrangers » en situation irrégulière, et (mal-)traités comme tels. Le but étant de les « renvoyer chez eux », autrement dit au Bangladesh, majoritairement musulman... C’est ce genre de mécanisme qui peut conduire à une « purification ethnique » ; une expression de plus en plus souvent utilisée pour décrire ce qui se passe dans la province concernée, l’Arakan ou « État de Rakhine », située justement à la frontière du Bangladesh.



Le terme même de « Rohingyas» n’est pas reconnu par les autorités birmanes, qui appellent ces derniers les « Bengalis » (soit les gens venus du Bengale, c’est-à-dire du Bangladesh). De quoi les renvoyer dans une extra-territorialité de migrants illégaux, dépourvus de tous droits sur la terre « birmane » qu’ils habitent.

Carte - Birmanie et pays avoisinants

Cette région a la complexité de toutes les zones frontalières. Soit un statut incertain et variable dans l’histoire, l’Arakan ayant été tantôt indépendant il y a plusieurs siècles, tantôt sous contrôle d’acteurs qui relèveraient aujourd’hui du Bangladesh ou de la Birmanie, avant de se retrouver dans l’Empire britannique, puis au sein du « Myanmar » actuel. Cette province à l’histoire chahutée a ainsi été peuplée par des gens relevant d’ethnies, de religions et d’allégeances politiques différentes. Pour résumer, elle constitue une sorte de « front » entre la partie bouddhiste de l’Asie du Sud-Est et le monde indien, marqué surtout par l’hindouisme et l’islam. On a affaire à un espace où se croisent et se recouvrent plus ou moins des « fronts » politiques, religieux, culturels et historiques, avec des populations qui sont balancées de part et d’autre de la frontière officielle (elle-même fluctuante sur le temps long), en fonction des rapports de force du moment.

Dans un tel contexte, marqué notamment par la pauvreté et une compétition entre groupes pour les ressources, le terme même de « Rohingyas» n’est pas reconnu par les autorités birmanes, qui appellent ces derniers les « Bengalis » (soit les gens venus du Bengale, c’est-à-dire du Bangladesh). De quoi les renvoyer dans une extra-territorialité de migrants illégaux, dépourvus de tous droits sur la terre « birmane » qu’ils habitent. Toute la question étant alors de savoir depuis quand leurs ancêtres y sont établis, avec querelles de dates et d’experts à la clé... Par leur dénomination même, il s’agit d’assurer que « ces gens-là ne sont pas de chez nous ». Les représentations de leurs adversaires relevant alors d’un mythe d’autochtonie, selon lequel les « vrais Birmans » sont nés du sol même du pays, et que ces « vrais Birmans » sont tous bouddhistes depuis l’origine. Autant de constructions idéologiques et politiques propres aux dynamiques identitaires exacerbées, véritable « opium du peuple ».


Le bouddhisme nous met bien en garde contre ce type de mécanismes, en nous disant que les identifications nationales sont justement des constructions

Birmanie, une perversion du religieux

La perversion du religieux

À côté d’autres facteurs, cette « identitarisation » du bouddhisme, transformé en idéologie nationaliste et xénophobe, conduit aux violences affligeant cette région. Pourtant, bien compris, le bouddhisme ne devrait-il pas résister à de telles dérives ? En raison non seulement de son exigence éthique (la non-violence) mais aussi, sur un plan plus métaphysique, du fait de sa mise en garde envers les illusions, les constructions et les projections mentales émotionnelles et identitaires. À cet égard, qu’en est-il en effet de la nation ? Ne revient-elle pas, au fond, à une sorte d’« ego collectif », encore plus trompeur si ce n’est « hallucinatoire » que l’ego individuel ? Le bouddhisme nous met bien en garde contre ce type de mécanismes, en nous disant que les identifications nationales sont justement des constructions, c’est-à-dire peu ou prou des fictions, comme les autres objets occupant la vie « ordinaire » non éveillée. Des fictions ayant toutes leur part de réalité, relative, sur un plan conventionnel, mais pas de quoi justifier la moindre violence… On pourrait d’ailleurs tenir peu ou prou le même discours à propos du « bouddhisme » lui-même, qui est aussi (à certains égards) une fiction. Un « moyen habile » dont la soi-disant « défense », surtout contre de pauvres civils désarmés, ne saurait légitimer en rien les incendies, meurtres, viols, expulsions...

Il ne s’agit pas, bien sûr, de jeter la pierre aux bouddhistes birmans en général. À l’heure actuelle, il se trouve que certains d’entre eux sont atteints par ce genre d’« intoxication » criminogène, qui a malheureusement atteint tant de groupes et de personnes à travers l’histoire ancienne ou récente. Qu’on pense, par exemple, à l’impérialisme du « Grand Japon » dans la première moitié du xxe siècle ; ce pays si marqué par le bouddhisme ayant produit, on l’oublie trop souvent, les premiers « kamikazes »... Or cette pratique de la mort volontaire et meurtrière renvoie à l’idéal du samouraï, serviteur désintéressé prêt à donner sa vie pour son maître et sa communauté, selon une figure du devoir et de l’abnégation qui ressemble bien à une « radicalisation » perverse de l’idéal du bodhisattva. Un exemple qui montre comment des idées, des valeurs authentiquement bouddhistes peuvent être détournées de leur finalité, corrompues par diverses passions et finalement aboutir à l’inverse de ce qu’elles portent explicitement.

Ce mécanisme est à l’œuvre dans toutes les religions et systèmes de pensée. On le voit tout spécialement aujourd’hui dans l’islam, avec la notion de djihad. Traditionnellement, celle-ci revient à l’idée d’« effort vertueux sur le chemin vers Dieu », autrement dit à une ascèse éthico-spirituelle. Voilà le djihad pratiqué et recommandé dans la tradition musulmane depuis de nombreux siècles. Certes, secondairement, cet « effort » peut prendre la forme d’une action guerrière défensive, lorsqu’un pays musulman est attaqué et que l’islam se trouve de ce fait menacé. Soit un devoir chevaleresque d’assurer une légitime défense, avec les privations et risques inhérents à la guerre. Mais de cette notion traditionnelle, des groupes « djihadistes » ultra-minoritaires et ultra-violents ont fait sous nos yeux une caricature abominable, inversant totalement la tradition chevaleresque initiale. Et nous pourrions bien sûr parler de la perversion comparable de la croisade médiévale chrétienne… Ces quelques exemples montrent comment les normes, valeurs et principes religieux peuvent être déformés, voire défigurés, s’ils sont récupérés et instrumentalisés par des psychopathes, des fanatiques, des ignorants ou des hypocrites cherchant le pouvoir, la gloire ou la richesse. Ce qui est bien sûr l’une des pires catastrophes menaçant les traditions concernées.


Toutes sortes d’informations circulent sur les réseaux sociaux et dans les médias nationaux... Pourquoi une telle divergence entre le regard porté par les Occidentaux et la perception des Birmans et de leurs voisins d’autre part ?

D’abord, au sujet de la Birmanie, il y a de part et d’autre un vrai problème d’accès à une information de qualité, compte tenu de la distance géographique et culturelle, de la complexité de la situation et du manque de temps pour l’analyser, etc. Sans parler des préjugés divers, croisés entre Orient et Occident... En outre, tout groupe humain a tendance, aujourd’hui, à crier au complot quand il se sent remis en cause. En Asie, certains suspectent ainsi a priori une sorte de « conspiration occidentale » contre leurs pays et leurs traditions, toute dénonciation d’atteintes aux droits de l’homme passant pour une manipulation intéressée. Ce qui renvoie aux succès actuels du complotisme, quand règnent les réseaux sociaux, les « fake news » et autres « alternative facts ». Par ailleurs, ce syndrome de la citadelle assiégée est renforcé par la politique de l’État birman, encore très largement dominé par la junte militaire en place depuis plus de cinquante ans, même si elle œuvre dans l’ombre ces derniers temps. Sur le plan géopolitique, cet isolement n’est pas si évident, compte tenu du soutien d’autres pays majoritairement bouddhistes de la région et de celui apporté par la Chine, qui bloque toute résolution de l’ONU sur les Rohingyas. Sans oublier l’Inde voisine, dont le gouvernement nationaliste observe l’évolution de cette politique « islamophobe » avec intérêt.


Et à l’intérieur de la Birmanie ?



Birmanie, une perversion du religieux

Comme nombre de « jeunes nations » ayant connu le joug colonial et soucieuses de préserver leur singularité (notamment religieuse), le peuple birman fait preuve d’un fort patriotisme, qui confine parfois au nationalisme. De plus, depuis plus de cinquante ans, le nationalisme est aussi le « fonds de commerce » idéologique de la junte militaire, qui en imprègne les gens à coup de propagande identitaire. Il y a donc là un nœud et une sorte de cercle vicieux, pouvant conduire à une exacerbation violente. Par ailleurs, dans cette atmosphère, la presse birmane n’est pas vraiment libre et indépendante, pas suffisamment en tout cas pour pouvoir défendre une minorité et rappeler ses droits. La désinformation règne...

En outre, il y a bien sûr la question d’Aung San Suu Kyi, dont le relatif silence face à la souffrance des Rohingyas interroge. Son image internationale s’est extrêmement dégradée ces derniers temps, notamment en Occident, où elle a été violemment attaquée, en tant que complice voire responsable du drame. Mais le sujet s’avère plus complexe qu’on ne le croit, notamment du fait de notre manque d’informations sur son action réelle et sur ses marges de manœuvre effectives. Ayant gagné les dernières élections et tenant depuis un rôle de « quasi-Premier ministre, » mais sans en avoir tous les pouvoirs, la « dame de Rangoon » est mise en avant, exposée à la lumière et aux critiques par la junte ; elle qui tire toujours les ficelles dans les coulisses, et tout particulièrement en Arakan. Sans grands moyens d’action, Aung San Suu Kyi paraît de ce fait dans une situation très précaire, prise qu’elle est entre les attentes occidentales et le nationalisme de son peuple, peu favorable aux « Bengalis ». Comme si ses deux soutiens essentiels face aux militaires étaient devenus inconciliables. De là à penser que la junte « tape » même sur les Rohingyas pour faire monter la pression générale et pousser Aung San Suu Kyi à la faute… Il ne faut pas ignorer, en tout cas, le tragique dilemme dans lequel elle est ainsi « coincée ». Face à cette épineuse situation, je crois qu’elle fait ce qu’elle peut. Mais il est aussi possible qu’elle ne soit pas indemne du nationalisme général, ou d’un « pragmatisme » l’amenant à penser qu’elle a plus à perdre qu’à gagner en aidant les Rohingyas.

Par ailleurs, notre contexte international est marqué par les crimes commis et les conflits menés au nom de l’islam, d’où des phénomènes d’amalgame entre l’ultra-minorité violente (ultra-visible dans les médias) et la masse immense des musulmans, souffrant d’une image négative. De ce fait, il est facile d’exciter la peur et le rejet envers cette religion et ses fidèles dans les pays où ils sont minoritaires, comme dans un certain nombre d’États majoritairement bouddhistes. Sans oublier un relatif contentieux historique, le bouddhisme ayant disparu d’Inde et d’autres régions avoisinantes conquises par des musulmans. Réactivé par l’actualité médiatique, cet arrière-plan mémoriel pourrait expliquer les craintes de certains bouddhistes dans plusieurs pays de la zone, où les minorités religieuses et les conflits potentiels abondent.


Et la radicalisation ?

Dans le contexte actuel, il est facile de discréditer un adversaire en l’associant aux « djihadistes ». C’est ce qui s’est passé en Tchétchénie il y a quelques années, ou encore en Syrie il y a peu. Pour délégitimer et isoler le mouvement populaire et démocratique, le régime l’a traité de « djihadiste », et a fait en sorte de « pourrir » la situation, notamment par des exactions abominables. Un « pourrissement » comparable en Arakan pourrait-il conduire certains Rohingyas au djihadisme, ou permettre à Daesh de s’implanter sur place ? Ce serait bien sûr une catastrophe, et pas seulement pour cette région...

Comment les bouddhistes occidentaux peuvent-ils faire face à cette situation tragique ?

Peut-être pourraient-ils prendre exemple sur ce que les catholiques ont su faire avec la communauté de Sant’Egidio, fondée à Rome en 1968. Parallèlement à ses actions caritatives, ce mouvement s’est lancé dans le dialogue interreligieux et a joué un rôle très important dans l’organisation des rencontres d’Assise (*). Par la suite, Sant’Egidio s’est investi dans la médiation et la résolution de conflits politico-militaires ; en particulier au Mozambique, où la communauté a joué un rôle clé dans la fin de la guerre civile. Face à la crise des Rohingyas, des « bouddhistes engagés » pourraient-ils se mettre à son école ? En lançant des actions humanitaires, bien sûr, mais aussi en réfléchissant sur des méthodes de médiation permettant d’intervenir utilement dans les conflits, actuels ou potentiels, où le bouddhisme est impliqué.

Dans le même ordre d’idée, il y a aussi la piste du dialogue islamo-bouddhique, à renforcer sinon à créer. Quand des bouddhistes tapent sur des musulmans dans un grand pays bouddhiste, les autres bouddhistes à travers le monde ne peuvent rester indifférents et regarder ailleurs… On sait combien le conflit israélo-palestinien a éloigné parfois juifs et musulmans en Europe, bien loin de la zone concernée. Il est urgent pour les bouddhistes d’ici de tendre la main aux musulmans d’ici, pour ne pas laisser apparaître une distance, voire à terme une animosité, susceptible de déboucher un jour sur l’importation d’un conflit lointain. Oui, les bouddhistes de France pourraient poser un geste clair envers les musulmans, et essayer d’imaginer avec eux une contribution positive à la résolution de la crise des Rohingyas.


(*) Les rencontres d’Assise sont une série de rencontres interreligieuses à l’invitation du pape initiées par Jean-Paul II.

Pour en savoir plus, un documentaire produit par ARTE :

Birmanie, le pouvoir des moines, un film documentaire de Joël Curtz et Benoît Grimont

ou sur d’autres plateformes vidéo.


Cet article est paru dans Sagesses Bouddhistes n°5 (Hiver 2018)


 


Docteur en science politique, Eric Vinson est un journaliste et chercheur spécialisé dans les relations entre politique, religion et spiritualité.

Docteur en science politique, Eric Vinson est un journaliste et chercheur spécialisé dans les relations entre politique, religion et spiritualité. Enseignant à Sciences Po et à l’Institut catholique de Paris, il a notamment publié avec S. Viguier-Vinson, chez Albin-Michel, Jaurès, le prophète : mystique et politique d’un combattant républicain (2014) et Mandela et Gandhi : la sagesse peut-elle changer le monde ? (2018)

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